Fa-a-FaceEcrire à deux est-il aisé ?

C’est ce que j’ai voulu savoir en posant mes questions à Laurie Godichot et Raphaël Nomézine. 

lilyange    aventador

Presque 20 ans les séparent, mais ils sont en osmose dans l’écriture et ont publié "Éclats de vies" aux éditions L’Ivre-Book, dans la collection La Romance. 

Ce texte a vu le jour grâce à un concours de duos sur le forum Jeunes Écrivains, puis s’est poursuivi dans l’ombre pour devenir une novella contemporaine sentimentale à deux voix.

eclatsdevie

Quand on travaille à deux sur un texte, j’imagine que chaque personne apporte ses idées. N’est-ce pas difficile d’abandonner ses propositions pour s’investir dans celles de l’autre? Comment gère-t-on cela? Faut-il faire des concessions?
- Raphaël : Chacun apporte ses idées, les soumet à l’autre et on en discute ensemble pour ne retenir que ce qui nous plaît à tous les deux. La réflexion est plus riche parce que le ou la partenaire d’écriture peut penser à ce que vous ne pensez pas, avoir une vision différente de la trame, de l’évolution de l’intrigue... Il ou elle vous apporte un autre point de vue que le vôtre, auto-centré sur votre idée propre, et permet parfois de prendre de la distance par rapport au récit et de se mettre à la place du lecteur.
Des concessions, je n’ai pas eu l’impression d’en faire, parce que si certaines idées ont été abandonnées ou écartées, c’est qu’elles n’étaient pas bonnes. Le plus important dans l’écriture à quatre mains, c’est que les deux auteurs aient le sentiment que cette histoire, ils l’ont inventée ensemble. Que chacune des deux entités trouve sa place et ne soit pas écrasée par l’autre. Parce que si l’un des deux auteurs ne s’y retrouve pas, ça ne fonctionne pas.

-Laurie : Effectivement, nous n’avons jamais réellement eu de problèmes à ce niveau là puisque l’osmose, au-delà de l’écriture, s’est également traduite dans les idées. Raphaël a su me convaincre immédiatement quant à son postulat de départ pour "Éclats de vies" et la suite s’est révélée tout aussi évidente. Il n’y a pas eu de grosses divergences sur les pistes à suivre au fur et à mesure de l’avancement de notre histoire et aucun de nous n’a donc eu à abandonner une idée essentielle qui lui tenait à cœur. Et puis, nous écrivons ensemble parce que nous nous sentons bien dans cette relation, qu’il y a un rapport de confiance et d’amitié incroyable qui s’est établi, je crois que c’est ce qui nous permet d’avancer sans faire face aux guerres d’egos susceptibles d’éclater dans ce genre de cas. Mais on ne va pas se mentir, l’écriture à deux, c’est un peu comme l’entretien d’un couple dans la vie réelle, il faut naturellement apprendre à faire des petites concessions au quotidien.

 Comment avez-vous écrit cette histoire? Via Skype, un pad, par mail ou autre? Et à quelle fréquence vous retrouviez-vous?
- Laurie & Raphaël : Via un PAD, majoritairement. Quatre fois par semaine en pause méridienne, en moyenne. Ça peut être plus, ça peut être moins. Parfois même, on n’écrit pas du tout, on discute de l’intrigue, de la façon de la conduire, on fait des recherches... Et puis parfois, le PAD beugue et ça perturbe la rédaction. Mais on a besoin « d’être ensemble » dans cette phase première d’écriture, de sentir l’autre au-dessus de notre épaule, qu’il nous lit, approuve ou désapprouve, chipote ou vous dise que c’est génial. Une fois complètement rédigé, c’est plus par échange de mails et de documents Word avec annotations pour les corrections, reformulations, éradications de répétitions...

Mais c’est dans cette phase de finalisation qu’on se rend compte qu’on a quand même fait un chouette boulot ensemble, que notre histoire tient la route et fonctionne. Sentiment renforcé et quasi euphorique quand la directrice de collection de votre éditeur dit qu’elle a un méga coup de cœur pour votre novella...

 Dans ce récit, l’héroïne est aveugle, car vous désiriez occulter la vue pour sublimer les autres sens. Est-ce que cela a été aisé de se mettre "dans la peau de"?
Laurie : Aisé, je ne pense pas, car le handicap n’est pas quelque chose de naturel pour moi. C’est donc un travail à part entière que d’inventer et de s’approprier un personnage tel qu’Angie. En amont, ce sont pas mal de recherches sur internet, de films visionnés, de livres lus. Ensuite, au moment de l’écriture, il faut apprendre à s’imprégner de ce mélange de force et de fragilité qui caractérise les personnes atteintes de cécité, s’imaginer tous ses petits gestes du quotidien différents des nôtres. Je me suis souvent retrouvée devant mon ordinateur, les yeux fermés, à vivre certaines scènes dans mon esprit, à les ressentir pour mieux les retranscrire. 

Au final, un lien très fort s’est créé entre mon personnage et moi-même, si bien que certains passages me sont venus très naturellement, comme si je savais au fond de moi les réactions qu’Angie devait avoir.

Raphaël : Je confirme, c’est Laurie qui s’est mise dans la peau d’Angie jusqu’à devenir totalement elle, comme une actrice qui incarne ce qu’elle n’est pas forcément à la ville. C’est donc à elle que revient tout le mérite d’avoir su si bien retranscrire ces sens. De mon côté, j’étais complètement Grégoire, même s’il est très différent de moi. On était très liés à nos personnages respectifs, on était eux. C’était très important d’être dans leur tête, presque dans leur corps pour que certaines scènes, notamment celle d’amour, fonctionnent. Laurie et moi, par l’entremise d’Angie et Gregoire, on a vraiment partagé quelque chose d’unique à ce moment-là, un moment d’écriture fabuleux. On était quelqu’un d’autre tout en étant nous-mêmes. C’est assez indescriptible comme sensation.

Avez-vous construit l’histoire au jour le jour ou aviez-vous dès le début la trame complète ainsi que vos personnages secondaires Mathilde et Léo?
-  Laurie & Raphaël : Nous avons écrit de façon linéaire, sans plan, à l’instinct. Dès le départ, nous avions une idée assez précise de l’intrigue, d’où nous voulions aller. Mais les personnages secondaires, si on les avait en tête dès le début, ont pris vie et de l’ampleur à mesure que l’on avançait dans l’écriture. Ils se sont imposés d’eux-mêmes dans certaines situations, échappant au contrôle de leurs créateurs, comme bien souvent.

 Est-ce que vous vous êtes partagé les rôles pour l’écriture (du style Laurie écrit le dialogue des femmes et Raphaël ceux des hommes) ou est-ce que vous donniez votre avis pour les dialogues de tous les personnages?
- Raphaël : Laurie était Angie et moi j’étais Greg. Après, pour les voix des autres personnages, tout dépendait des situations, des interactions entre les personnages. Et puis, même s’il s’agissait d’un dialogue entre Grégoire et Léo, rien n’interdisait à Laurie d’intervenir sur le fond ou la forme. Idem pour moi si c’était une conversation entre filles.

 Est-ce qu’une personne était chargée du côté narratif ou chacun faisait un premier jet et vous choisissez le meilleur des deux?
-Laurie & Raphaël : Le récit étant omniscient et à deux voix, la partie narrative était soit rédigée par l’un, soit par l’autre, suivant de quel point de vue on se plaçait. Mais toujours en concertation mutuelle.

 Ce récit amène le lecteur à se poser des questions sur sa propre vie. Était-ce votre objectif premier?
- Laurie : Personnellement, je crois qu’un bon roman est toujours celui qui, une fois reposé, reste en tête d’une manière ou d’une autre. Qu’il amène à se poser des questions est encore mieux, car ça veut dire quelque part qu’il résonne dans l’esprit du lecteur. Du coup, ce n’était pas nécessairement un objectif au départ, mais c’est une vraie forme de satisfaction pour nous.

 - Raphaël : Il est vrai que ce n’est pas la première fois qu’on nous fait ce retour, et pour ma part, ça me surprend toujours, agréablement bien sûr. Parce que je ne pensais pas que notre récit conduise à ce point à se poser des questions existentielles. Le message premier qu’on a voulu faire passer, c’est que tout le monde peut rencontrer l’amour et retrouver goût à la vie, qu’on soit cassé physiquement ou mentalement. Et qu’importe ce que les autres ou votre entourage en pensent...

Est-ce que des personnes souffrants de déficience de la vue ont eu l’occasion de prendre connaissance de cette histoire et vous ont donné un retour sur votre représentation de "leur monde" et de "leurs perceptions"?
- Raphaël : Avant qu’elle ne soit publiée par L’Ivre-Book, je l’avais mise en ligne sur Atramenta. Et une des lectrices qui me suit m’a dit en avoir fait la lecture à une de ses amies malvoyantes. Et cette amie a particulièrement aimé notre récit, la justesse de traitement du handicap, des situations, sans stigmatisation, la douceur, le romantisme des personnages et de l’histoire, qui l’ont fait rêver. C’est le commentaire qui m’a personnellement le plus touché, ému.

Après cette première expérience, vous travaillez sur un nouveau projet à deux : "L’amour à tous les temps". Pourriez-vous nous en dire plus?
- Laurie : Nous avons voulu cette fois-ci partir sur une romance beaucoup plus sombre, des personnages plus torturés, des histoires douloureuses et des chemins de vie compliqués. Mia n’a pas la douceur d’Angie, Eric n’a pas le côté charmeur de Grégoire. Elle est instable et lui perdu. Ce sont deux personnages complexes qui tentent d’échapper à la solitude de leur destin, et ce quel qu’en soit le prix, quelles qu’en soient les douleurs récoltées. Nous espérons que le changement de ton ne perdra pas nos lecteurs et qu’ils apprécieront aussi cette histoire.

- Raphaël : Oui, nous avons voulu autre chose, écrire une histoire très différente pour ne pas faire un "Éclats de vies" bis. En partant à nouveau sur une romance, c’était vraiment l’écueil à éviter. D’où ce parti pris d’élaborer une intrigue plus sombre, peut-être plus compliquée, avec des personnages très distincts de ceux d’Angie et Grégoire, quitte à surprendre notre lectorat.

En voici le postulat : Eric Ferraz, la quarantaine, veuf et père d’un enfant de 10 ans, tient un restaurant étoilé qu’il a lui-même créé après avoir été chef cuisinier dans les plus grands restaurants gastronomiques. Très entouré, très attaché à sa famille, pragmatique, pointilleux, perfectionniste, il est plutôt suffisant et condescendant avec ceux qui n’ont pas réussi professionnellement. Mais une faille subsiste en son for intérieur. Une faille que va raviver une rencontre. Et peut-être le guérir.
Mia Parker est une jeune femme fonceuse de 25 ans. Ex-étudiante aux Beaux-arts, artiste dans l’âme, globe-trotteuse aussi, elle est en rupture avec sa famille et fauchée. Sa seule amie, Louise, ex-prostituée et junky, est en perdition. Pour la sauver, elle est prête à tout, même à devenir serveuse dans un restaurant haut de gamme. Le seul moyen d’entrer en contact avec Eric Ferraz, chef étoilé et proprio plein aux as, et d’essayer de le séduire. Mais ça n’a rien d’un plan sans accro. Et puis, certains paramètres sont imprévisibles...

Si vous deviez donner un point fort et un point faible de l’écriture à 4 mains quels seraient-ils?
-  Laurie : Un point fort : se nourrir de l’autre. L’écriture est un acte parfois compliqué, on alterne entre phases d’inspiration et de dépit, mais pouvoir compter sur le soutien de quelqu’un d’autre, recevoir ses compliments ou ses encouragements, s’améliorer grâce à lui, avancer ensemble, c’est quelque chose d’incroyable ! J’ai la chance d’avoir trouvé en Raphaël un partenaire aussi inspirant qu’inspiré, j’ai énormément grandi grâce à lui, et je ne peux que conseiller à ceux qui hésitent à se lancer dans l’aventure de l’écriture à quatre mains de foncer !

Un point faible : devoir s’accorder à l’autre. Encore une fois, l’écriture étant un processus très particulier, cela nécessite parfois d’être seul face à soi-même pour pouvoir se retrouver, ce qu’on ne peut pas se permettre ici. Il faut continuer pour ne pas retarder l’autre, parfois se forcer, souvent encaisser. C’est une façon de faire qu’il faut accepter. Mais là encore, je n’ai pas à me plaindre, mon partenaire est plutôt du genre très compréhensif.

- Raphaël : L’écriture à quatre mains permet vraiment de créer ce doux paradoxe, à savoir un récit que vous n’auriez jamais pu écrire seul, en tout cas pas de la même manière, pas avec la même tonalité, mais qui vous ressemble étrangement.

Mais l’écriture étant par essence un acte solitaire, il n’est pas toujours aisé de composer avec l’autre. Parce qu’on n’a pas toujours le même rythme d’écriture, la même façon de fonctionner, le même univers, les mêmes références, les mêmes envies. Il faut à la fois de l’écoute et de la franchise pour que ça fonctionne, pour que le résultat soit celui d’un partage, d’une alchimie, et non celui d’une guerre d’egos.

J’ai eu plusieurs partenaires d’écriture, certaines de ces collaborations ont abouti, d’autres non. Mais depuis ma collaboration avec Laurie, j’ai envie de dire qu’elle est mon alter ego, ma partenaire idéale. Parce qu’au fil du temps, et malgré les presque vingt années qui nous séparent, on se rend compte qu’on a beaucoup de choses en commun, et une vraie amitié nous lie. Alors aujourd’hui, je ne me vois pas co-écrire avec quelqu’un d’autre. Il y a une trop grande osmose entre nous pour que je lui sois infidèle...

 Quelle est votre actualité?
- Laurie : Eh bien, je souhaiterais tout d’abord trouver un éditeur à ma trilogie dystopique pour jeunes adultes, notamment son premier tome, terminé et corrigé, qui s’appelle "Un sourire". En attendant, je suis actuellement en train d’écrire un autre roman visant le même public, mais dans un genre réaliste cette fois et sur le thème de la psychiatrie.

Raphaël : Ma nouvelle "Une décennie à t’attendre" paraîtra en numérique, en téléchargement gratuit, le 14 février 2016 au sein du recueil de nouvelles collectif "L’Ivre-Coeur 2016", dans la collection La Romance chez L’Ivre-Book, afin de célébrer à la fois le premier anniversaire de la collection et la Saint-Valentin.

Et puis peut-être, d’ici la fin de l’année, une petite surprise, un texte de genre au sein d’une anthologie. On verra si ça se précise ou pas d’ici là...

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Merci à vous deux d'avoir répondu à mes questions. Vous pouvez trouver "Éclats de vies" aux éditions L’Ivre-Book.

Site de Raphael Nomézine : http://raphael-nomezine.e-monsite.com/

Sa page Facebook : https://www.facebook.com/raphael.nomezine

Page facebook de Laurie Godichot : https://www.facebook.com/laurie.godichot

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