L'autre jour, alors que j'étais en pleine rédaction d'un nouveau chapitre de mon second roman solo (ouf !), je fus pris d'un affreux doute : le vieux port de Honfleur débouche-t-il directement sur La Manche ?

Honfleur

Ne connaissant pas du tout la région mais étant tombé sur une photographie pittoresque du lieu dans un magazine que j'avais vaguement feuilleté, j'avais très envie qu'un de mes personnages y possède une résidence secondaire, un peu bobo avant l'heure puisque mon récit se situe à ce moment-là en 1989.

Et si je localise plutôt bien Honfleur, en farfouillant sur le net à la recherche d'images et d'infos, en maniaque du détail et de l'exactitude que je suis, ce fameux doute s'est accentué. Parce qu'en face du quai Sainte-Catherine qui figure partout sur les sites dédiés à la ville normande, il y a un autre quai : le quai Saint-Etienne. Diantre ! Ce port de plaisance ne serait-il qu'un port de canal ?

Je poursuivis mes recherches sans réel succès. Et puis, je décidai d'utiliser Mappy pour voir. Impression confirmée : on dirait bien un canal. Oui, mais comment s'appelle-t-il ? Je dézoomai la carte et découvris le nom de ce fameux cours d'eau (qui n'est donc pas un canal) : la Morelle, qui ne se jette pas directement dans la Manche, mais dans l'estuaire de la Seine.

Il me fallut reprendre mon paragraphe en modifiant ma phrase puisque "les vieilles pierres" ne pouvaient plus se refléter dans La Manche. Et c'est emmerdant, parfois.

Que se serait-il passé si j'avais laissé en l'état, sans rien vérifier, en cas d'improbable succès planétaire de mon bouquin - mais j'en doute, n'est pas Musso qui veut (quoique, sur certains points...) ?

Probablement rien, 99,9% des lecteurs seraient sans doute passé à côté de cette infime erreur, d'autant plus que ce n'est pas le lieu principal de l'intrigue. Reste les 0,1% de ceux qui s'en seraient aperçus. Les très nombreux honfleurais qui liraient le livre déjà, et qui crieraient au scandale, à l'injustice, en pointant du doigt ce minable scribouillard qui ne vérifie jamais ses sources et n'a jamais foutu un seul pied dans leur pourtant si charmante bourgade. Ou le spécialiste, l'amoureux de Honfleur qui n'aurait lu mon récit que par recommandation, parce qu'on y parle joliment de cette ville qu'il affectionne tant.

D'où l'importance de ne JAMAIS se reposer sur des oui-dires, de vagues souvenirs ou d'idées préconsues qu'on aurait sur certaines choses lorsqu'on écrit une fiction, même si ça ne doit occuper que deux lignes et demi dudit récit.

Parce que j'ai déjà fait partie des 0,1% des personnes qui relèvent le détail qui tue, en littérature, au cinéma ou à la télévision. Dans un domaine que je connais bien : l'automobile. Et ça m'agace !

Débutons donc cette revue des détails qui tuent dans la bibliographie d'un des poids lourds de la littérature française - bien que beaucoup d'entre vous ne le considèrent pas comme très littéraire : Guillaume Musso.

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Dans L'appel de l'ange, de Musso donc, le héros masculin vit aux Etats-Unis et conduit une 4L, au début du roman. Certes, il est d'origine française, et même si ce modèle n'a jamais été importé outre-atlantique, même si les véhicules de marque française sont souvent assimilés là-bas à une classe sociale très populaire (exceptée pour la Citroën DS, véritable icône vintage récupérée par la série télévisée Mentalist) alors que le mec est plein aux as, on peut éventuellement se dire qu'il joue sur la fibre nostalgique de sa jeunesse hexagonale et sur une image bobo très fashion (c'est mon fameux point commun avec notre ami Guillaume). Mais quand on introduit dans son récit un véhicule si atypique par rapport au contexte, on se renseigne un minimum dessus. Parce que je peux vous dire qu'il n'a pas dû en côtoyer des masses, des 4L, le Musso ! On ne peut en aucun cas abaisser la vitre conducteur de cette voiture, pour la bonne et simple raison qu'elle ne s'abaisse pas mais coulisse. La fille de papier comporte lui aussi un élément assez improbable : transporter un tableau (il ne précise pas la taille, mais quand même) dans une Bugatti Veyron, une supercar à moteur central arrière à deux places. C'est pas un monospace non plus (d'autant plus que sa remplaçante, la Chiron, récemment dévoilée au salon de Genève, est la première Bugatti à pouvoir embarquer dans son coffre avant une valise cabine) ! Moralité : quand vous choisissez le véhicule attitré de votre héros/héroïne, ne vous attachez pas uniquement à ce qui est dans le vent et renseignez-vous un minimum.

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Pour autant, ces deux romans de divertissement sont de très honnête facture et remplissent parfaitement leur office, mais les 0,1% que je représente ont sourcillé malgré tout, ont buté sur ces détails.

 

 Au cinéma ou à la télévision, ce qui est le plus courant, c'est ce que j'appelle "l'anachronisme automobile". Et Alexandre Arcady, réalisateur français que j'aime pourtant beaucoup et auquel je consacrerai sans doute prochainement un article pour Le Mag, a péché à ce niveau dans deux films, que par ailleurs j'affectionne particulièrement : K et Là-bas mon pays...

Dans K (1997), l'action se situe pendant la Guerre du Golfe (1990-91), à laquelle fait allusion Bruel à l'occasion d'un coup de fil à son père. Or, les deux Renault utilisées dans le film (une R19 restylée et une Safrane), assez présentes à l'écran, ne sont apparues qu'en 1992.

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Dans Là-bas, mon pays... (2000), l'histoire se déroule sur deux périodes : 1994 pour le présent, ponctué par des flashbacks en 1962. Et au début du film, Antoine de Caunes se fait raccompagner chez lui par sa collègue de travail en Rover 75. Diantre, quelle drôle d'idée ! En plus d'être un modèle relativement peu répandu (même du temps de sa production) et peu marqueur socialement, il ne fut produit qu'entre 1999 et 2005.

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Certes, compte tenu de la complexité et la qualité des scénarios proposés par ces deux longs métrages, d'aucuns excuseraient ces quelques négligences. Il n'empêche que rien, absolument rien ne doit être laissé au hasard.

Je pourrais prendre encore d'autres exemples, Philippe Vandel, à l'époque chroniqueur sur Canal Plus, s'en était même fait une spécialité en scrutant et dénonçant les bourdes dans les publicités télévisées (notamment une fameuse dans un spot publicitaire vantant la fiabilité de la Peugeot 306), mais je crois avoir suffisamment démontré par le biais de mon prisme automobile ce que je voulais démontrer : à savoir qu'aucun détail, si futile puisse-t-il paraître, ne doit être pris à la légère par l'auteur d'une oeuvre.

On pourra me traiter d'intransigeant, de pointilleux, ce que j'exige des autres, je me l'applique à moi-même dans mes propres récits. Et si je ne parviens pas à trouver l'information désirée, pas de façon suffisamment précise selon la scène que j'envisage d'écrire (ça m'est arrivé pour une scène d'amour, l'un de mes protagonistes étant handicapé), j'essaye de m'en sortir par une ellipse, plutôt que d'écrire une énormité. Question de principe et d'honnêteté intellectuelle vis-à-vis des éventuels lecteurs qui feraient partie de ces fameux 0,1% qui savent.

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