Petit avant-propos.

 

 Avant que vous ne commenciez à lire l’entretien-fleuve que Geadore a accordé au Mag, nous tenons à vous avertir, chers lecteurs : étant par nature une personne pudique et qui veille jalousement sur sa vie privée, vous n’apprendrez sur elle pas grand-chose d’intime dans les lignes qui vont suivre. Il est même possible que votre attention flanche et que, quelques minutes après le début de votre lecture, vous soyez tentés d’ouvrir un onglet et d’actualiser votre profil Facebook… ou pire : de remettre votre lecture à plus tard.

En fait – et pour être parfaitement francs du collier – nous ne pouvons tout simplement pas vous promettre que vous irez au bout de cet article.

[…]

Toujours là ?

  

Bon, on commence ?

Oubliez Boris Vian, oubliez Brautigan. Le nouveau prix Goncourt est là, c’est même son auteur qui le dit, et que s’appelorio Extrasystole Macadam.

De quoi s’agit-il ? Si vous posez la question, c’est que vous ne l’avez pas encore lu. Si vous ne l’avez pas encore lu, vous êtes impardonnables. Et si vous êtes impardonnables, alors il n’y a plus rien à pardonner. Soyons amis, donc. De quoi peuvent bien parler ces extrasystoles ? Répondre à cette question, c’est déjà trahir la volonté de son auteur, Geadore, car elle utilise dans ce roman un langage qu’elle est la seule à comprendre (un peu comme les Navajos). Et traduire, c’est trahir (*tchipe*). Parlons plutôt de ce qu’on n’y trouve pas (encore) :

- Dieu.

- Des vieux en bonne santé ET sains d’esprit.

- Uber Pop (mais y a des taxis G7).

- Une héroïne (la personne) enjouée et charismatique.

- Une ambiance au boulot à la fois sympa et bosseuse.

- Des gens en couple.

- Un taux de criminalité proche de zéro (comme au Luxembourg).

- Des aliens/expériences interdites… Oups ! Spoileeeeeer.

- Donald Trump.

- Etc, etc, etc.

 

Pour savoir ce que l’on trouve dans Extrasystole Macadam, c’est très simple, il suffit de cliquer sur le lien qui va s’afficher juste en dessous dans… maintenant :

http://jeunesecrivains.superforum.fr/t40875-extrasystole-macadam-anciennement-la-vie-de-merde-prix-goncourt-2016

 

(La suite, la suite !)

  

Geadore les extrasystoles.

defibrilateur

 

Avant tout, pourquoi ce titre ? Je me souviens du précédent, La Vie de merde.
La vie de merde, c'était un peu pour donner aux gens envie de venir lire et le titre colle bien aux premiers chapitres de l'histoire. Après, j'ai changé en Extrasystole Macadam parce que j'ai commencé à avoir des extrasystoles* et ça m'a inspiré le titre ; et « Macadam » parce que ça sonne gris. Je trouve que le titre sonne bien, c'est surtout pour ça. Sinon, les extrasystoles font référence au stress, bien sûr, et macadam à la ville, donc ça veut un peu dire la même chose que La Vie de merde, finalement. Quand on réfléchit bien.
[ * http://travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/Exe_Burnout_21-05-2015_version_internet.pdf]

Oui, dans les deux cas le titre claque bien. Tu qualifies ton récit d’« hyper réaliste », ce que certains lecteurs n’ont pas compris. Explications, s’il te plaît.
Oui, je n'ai pas compris pourquoi on m'a à plusieurs reprises parlé de cela. J'ai mis « hyper réaliste » parce que les premiers chapitres sont complètement des exutoires de mon quotidien (au travail) et que c'est du réaliste « cru » (je ne trouve pas d'autre mot), c'est-à-dire que ce n'est pas enjolivé pour faire un joli personnage principal par exemple ou de jolies situations.

Tiens, je viens de penser au moment où le supérieur de Jeanne, Branson, envoie deux gorilles démonter la porte du bureau de Jeanne pour qu'il puisse continuer à lui gueuler dessus.
[Elle rit.] Oui, certes, certaines scènes ne sont pas réalistes en fait... mais ça s'inscrit dans un cadre réaliste. C'est comme si j'inventais des scènes dans mon propre quotidien.

[Geadore demande soudain à faire – déjà – une pause, sort un paquet de cigarettes de marque distributeur de sa poche de chemise. Son regard cherche une échappatoire, tombe sur la fenêtre. Elle se lève d’un geste élégant, ouvre la fenêtre et allume sa clope.]

Certains lecteurs sur JE ont parlé de Boris Vian. Je ne connais pas ce type (un slave, à n'en pas douter), mais perso, j'ai surtout pensé à... une BD. C'est un domaine que tu connais un peu ?
[Elle lâche un panache de fumée.] Oui je connais la BD, un peu. En particulier j'adore GOTLIB, ses Dingodossiers, les Rubriques à brac ou encore GaiLuron.

patate

[Les Dingodossiers.]

Pour la comparaison avec Boris Vian, je ne sais pas trop d'où ça vient ; si je devais m'auto-commenter je dirais que le début de l'histoire ressemble un peu au premier livre de Houellebecq, Extension du domaine de la lutte (juste dans l'idée) avec le pétage de plombs au travail. En fait, j'ai commencé à écrire cette histoire avec ça en tête, je crois : je me suis dit que ça devait faire un bien fou d'inventer, de vivre ce genre de scène folle mais par procuration, à travers le personnage principal, au lieu de les vivre en vrai.

Donc on pourrait dire que ce roman, disons le début (avant « Les événements ») c'est un peu ton défouloir vis-à-vis du taf ?
Oui, j'ai dit « exutoire » tout à l'heure, mais « défouloir » est mieux.

C'est vrai que le début commence sur les chapeaux de roue !
Oui, mais le début est un peu too much, avec le recul. 

Nous laisserons les lecteurs du Mag juger s'il s'agit de fausse modestie ou d'humilité sincère.
Qu'ils en jugent !
En fait, je songe déjà à réécrire au moins le premier chapitre pour avoir un rythme plus cohérent avec la suite.

C'est vrai que le début ressemble un peu à une suite de péripéties…
[Elle nous coupe.] Sans queue ni tête !

Pas toujours très marrantes… jusqu'à cet instant, assez fort : Jeanne a dû être hospitalisée d'urgence, et dans sa chambre d'hôpital – après l'opération qui a été un succès, rassurons les lecteurs anxieux – arrive un vieil homme. Je dis « arrive », mais le pauvre vieux est sur son lit, ou plutôt son brancard de mort.

 [Extrait du roman] :

            « — La vie, la vie, petite, fais-la pousser. Les jardiniers sont les plus heureux. Ceux qui touchent la terre, font germer d’insignifiantes petites graines de rien et les plantent, puis qui les voient grandir et s’épanouir au soleil, sont les plus heureux de la Terre. 

            — Vous avez été jardinier?

            — Non, non ! Non…pas vraiment. Je n’ai vraiment rien été de spécial. Qu’une insignifiante graine de rien qui a été plantée en terre et qui a poussé au soleil, s’épanouissant, courbant sous le vent, résistant à l’hiver, vieillissant… comme tout le monde. Essaie de comprendre la vie, petite. La source de la vie. Comment toute vie prend racine et forme. »

 

Ah oui ! en plus ce passage est important pour la suite. Parce que oui, incroyable, mais malgré les apparences, j'ai un schéma global de l'histoire en tête depuis le début. 

C'est donc autant le vieil homme que l'auteur qui s'exprime, ici ? C’est un peu ta façon de nous faire la morale, sur ce qui est vraiment important ?
Le vieil homme répondrait que oui. Moi je réponds qu'on accorde de l'importance à ce qu'on veut et ce qu'on peut. Donc il faut apprendre à s'intéresser aux choses, et il faut rencontrer les personnes qui nous feront prendre conscience de l'intérêt de telle ou telle chose. Ce que j'aime, c’est raconter l'évolution d'un ou de plusieurs personnages grâce à des rencontres de ce genre. Et les discussions que j’en sors me permettent de confronter mes différents points de vue avec moi-même, engendrant de longs débats intérieurs schizo*.
[* http://jfschizo.free.fr/]

C'est marrant d'ailleurs, car le mage Michel est l'autre « épiphanie » de Jeanne, on pourrait dire. Est-ce que ça veut dire que tu penses que la sagesse ne peut que venir du grand âge ? Serait-il possible que… Jeanne est-elle gérontophile ?
La suite nous le dira...

[Après un bref silence pensif, elle jette son cinquième mégot encore fumant à travers la fenêtre, puis revient s’asseoir, son ossature d’oiseau effleurant à peine le rebord du canapé.] Non, mais c'est vrai que là j'ai fait dans le cliché... [Elle semble réfléchir.] Mais c’est quand même un peu vrai, car je ne crois pas qu'on puisse avoir certaines réflexions et considérations trop jeunes. 

On ne peut pas affronter les grosses tempêtes avant d'avoir des racines bien profondes, en gros ?
C’est surtout qu’on apprend à affronter les grosses tempêtes grâce aux petites tempêtes qui adviennent avant. On se plie d'une certaine manière.

On dirait le genre de trucs que dirait Gandalf à Frodon…
Ah oui c'est vrai, moi je le vois plus comme de la SF que de la fantasy en fait.

gandalf

[Ce cher Frodon et ce bon vieux Gandalf, selon Alan Lee.]

 Et pourtant il y a un mage : Michel. C'est très drôle, j'ai d'ailleurs souri à la lecture du prospectus qui le présente comme un digne marabout du quartier Barbès à Paris. Pourtant ce n'est pas un charlatan, en tout cas le doute est permis. Et puis il y a ce truc qui m'a perturbé : le décalage entre la photo de Michel et son véritable aspect, qui n'ont rien à voir. Mais à mesure que Jeanne parle avec lui, ses cheveux semblent repousser… et le mage Michel rajeunit ! Alors : magie ou hallucination ?

[Visiblement gênée.] Haha ! C'est de la magieeee ! [Elle reprend un peu son sérieux.] Ou alors, c'est symbolique.

Soit. [...] Bon, la Jeanne, là...
[Elle semble intriguée par ce changement de ton.] Oui ?

Martyrisée au boulot, blessée par son collègue, en couple avec son lapin Obélix... C'est pas la joie, hein. T'as pas peur que – je te tutoie au fait, ça te dérange pas ?
Mais tu me tutoyais déj…

Tu n’as donc pas peur que le lecteur se dise juste : « ouah, quelle chiantitude, sa vie. Bon ben moi je vais me lire Gala. Ciao ! » ?

En somme, est-ce que tu as rendu Jeanne volontairement antipathique pour mieux la faire évoluer via ses rencontres... ou c'est juste que tu ne sais pas faire, les  personnages attachants ?
[Elle rit – un peu jeanne jaune.] J'ai justement une lectrice qui n'arrête pas de me dire que Jeanne est détestable et qu'elle l'énerve au plus haut point. Hum, à vrai dire je ne pensais vraiment pas que la pauvre Jeannette et ses mésaventures inspireraient cela... Mais oui, elle va évoluer. J'espère que je vais réussir à la rendre moins chiante...

Je pense, j’espère que le style est assez simple pour que la lecture puisse être continuée comme si on lisait un Gala justement.

Ce n’est pas que Jeanne soit antipathique... Elle rebondit comme une balle, mais ce n’est pas elle qui décide de la trajectoire.
Oui, mais tout le monde est comme ça, en vrai. Les personnages ambitieux, qui savent agir en toutes circonstances, etc, ils sont rares, ou alors ils sont dans les livres. 

Tu es en train de dire que tu as essayé d'écrire un livre qui ne ressemble pas un livre ?
D'où le « hyper réaliste » ! La boucle est bouclée.

 (A suivre...)

Fa-a-FaceInterviewer Oryctérope