On résume souvent la carrière d'un acteur ou d'une actrice à quelques films emblématiques, mais rares sont les comédiens dont la filmographie ressemble à ce point à ce qu'ils vivent à la ville.

Si on a pu reprocher à Romy Schneider de toujours jouer le même genre de rôles, elle l'assume parfaitement face à ce journaliste qui la bouscule quelque peu dans cette interview de 1974 :

-On vous voit souvent interpréter des personnages issus de milieux plutôt bourgeois, est-ce que vous n'avez jamais songé à interpréter une militante politique par exemple ?

-Je suis très bourgeoise vous savez, tout à fait.

-C'est plus tellement à la mode.

-Je suis très démodée et très bourgeoise.

L'aurait-il piquée dans son orgueil à ce moment-là ? Peut-être... Toujours est-il qu'elle tournera par la suite dans des films très engagés, libertaires en un sens, dénonciateurs (comme Le Vieux Fusil et La Passante du Sans-Souci), visionnaires (La mort en direct) ou féministes (La Banquière).

index30A contrario, Patrick Deweare incarne fréquemment des personnages en perdition, mis à mal par leur existence médiocre, des loosers, des anti-héros qui sombrent petit à petit à mesure que le scénario avance, des écorchés vifs. Avec le recul, on reproche souvent aux cinéastes qui l'ont fait tourner de l'avoir enfermé là-dedans, de participer à son autodestruction. Mais l'acteur, qui était très pointu dans ses choix professionnels, refusait les films "à la papa" et n'aurait jamais supporté d'endosser les rôles de "jeune premier trouduc" (selon son expression). A propos de son physique, il disait même ceci : "J'aimerais être laid et vilain. Je me dis qu'en buvant beaucoup, j'aurai des poches sous les yeux et peut-être un jour, une gueule intéressante." C'était sa propre vision de la vie, cette "dégénérescence" : "Entre le moment où on naît et celui où on va mourir, il se passe des tas de choses. Il ne faut pas redouter de s'abîmer. Moi je crois que plus on s'abîme, plus on est beau. On ressemble à notre époque." (Tribunal des Flagrants Délires, octobre 1980). 

De fait, il est très difficile de ne sélectionner que quelques oeuvres dans sa filmographie, tant elle correspond à ce qu'il était. On pourrait même remonter à cette pièce dans laquelle il joue en 1963 : Les yeux de 18 ans. Parce que cette fiction fait étrangement écho à ses tous derniers instants, installé face à son miroir, juste avant son geste fatal. En effet, l'histoire met en scène un industriel à qui il ne reste que quelques minutes à vivre. L'homme se place devant une glace et revoit défiler les événements marquants de sa vie. Le tout jeune Patrick figure sa jeunesse. L'homme l'interpelle, lui faisant des reproches, démontrant combien il a trahi ses idéaux, ses rêves et ses espoirs en grandissant. Troublante similitude...

On notera par ailleurs dans cette filmographie très personnelle que le chemin artistique de Deweare croisera celui de deux proches de Romy : Claude Sautet (réalisateur de Un mauvais Fils) et Michel Piccoli (qui joue un rôle à contre-emploi dans F... comme Fairbanks). Comme quoi leur destin parallèle était lié l'un à l'autre quelque part...

Filmographie sélective de Patrick Deweare : de l'autopsie de son naufrage sentimental au rêve utopique de l'abolition de toute souffrance...

  • 1976 : F... comme Fairbanks de Maurice Dugowson

F...comme FairbanksFilm ancré dans la réalité sociale d'une époque marquée par la fin des Trente Glorieuses et l'avènement du chômage, il est, au même titre que Les Valseuses, très emblématique des bouleversements que connaît alors la société française.

Le pitch : un jeune chômeur, ingénieur diplômé nourri de rêves et d'idéaux, perd les pédales au contact de la réalité et d'une passion amoureuse désenchantée.

Le cinéaste Maurice Dugowson, qui avait déjà travaillé avec Patrick Deweare et Miou-Miou, avouera dans un documentaire réalisé par Alexandre Moix en 2004, que l'acteur lui faisait penser à Douglas Fairbanks (comédien iconoclaste des années 1910 et co-fondateur, avec Chaplin, de United Artists) et qu'il avait écrit le sujet spécifiquement pour lui. Si en phase de préparation du film, le couple Deweare / Miou-Miou est encore uni, ce long métrage leur fera vivre et interpréter en parallèle, aussi bien sur les tournages que hors des plateaux, leur séparation. Pour le comédien Jean-Michel Folon, c'est le plus beau film de son ami Dewaere car il est chargé d'émotions vécues, parce que la tragédie perceptible dans l'interprétation du couple se mélange aux faits réels de leur propre existence, ce qui procure au film une intensité particulière.

D'ailleurs, Deweare s'identifie totalement à André, son personnage, au point de s'exprimer à la première personne quand il en parle en interview : "Moi, je suis le contraire d'un Fairbanks ; c'est ce qui m'agace, en fait. Moi, je supporte pas que mon père m'appelle Fairbanks toujours... Parce que moi, il m'arrive des ennuis tout le temps...". Et d'ajouter, après avoir expliqué combien Fairbanks a toujours une posture de "gagnant, de roi, de chef" : "Alors que moi, tout me diminue complètement et je finis par devenir complètement dingue à la fin."

Cette identification totale, cet écho à sa vie privée expliquent combien le tournage est difficile pour les deux ex-amants, avec cette séparation déchirante, doulourouse, autant pour l'équipe du film que pour les intéressés, de la petite Angèle (fille de Deweare et Miou-Miou) ballottée d'un soir à l'autre entre ses deux parents. C'est sans doute ce qui inspirera à Deweare au piano, lors d'une interruption de tournage, ce qui est devenue la bande originale du film. Le producteur Michel Seydoux relate même qu'à la fin du morceau, une larme coule sur la joue de l'acteur, expression même de sa tristesse à ne pouvoir retenir la femme de sa vie.

Miou-miou & P.DeweareLa force intense du drame personnel qu'il vit alors trouve son paroxysme dans l'une des séquences essentielles du film, lorsqu'il surgit sur une scène de théâtre, interrompt la pièce dans laquelle Marie (Miou-Miou) joue en public, et l'entraîne en coulisse afin de régler ses comptes avec elle. Juste avant de tourner cette séquence, Dewaere déclare au réalisateur qu'il ne sera en mesure de faire qu'une seule prise : "Je vais tout donner... Arrange-toi pour qu'il n'y ait personne sur mon passage." Ainsi, pour la jouer (mais joue-t-il vraiment ?), il hurle et se précipite à plusieurs reprises la tête en avant contre une cloison, sans qu'il soit possible de le faire doubler par un cascadeur. Pourtant, ce ne sera pas lui qui sera récompensé aux Césars l'année suivante, mais Miou-Miou.

  • 1979 : Série Noire d'Alain Corneau

 Adaptation cinématographique du roman de Jim Thompson A hell of a woman (1954), paru en France en 1967 sous le titre Des cliques et des cloaques chez Gallimard dans sa collection "Série Noire", ce film extrêmement sombre (interdit aux moins de 16 ans lors de sa sortie en salle) correspond parfaitement à l'état d'esprit de Deweare, qui vivra à partir de ce moment-là une véritable descente aux enfers, à l'image de celle du personnage qu'il y incarne.

Le cinéaste Alain Corneau voulait absolument Deweare pour le rôle de Franck Poupart, ce commercial en porte-à-porte qui se fantasme une vie moins miteuse que la sienne, et qui, par un concours de circonstances, va se retrouver entraîné dans une spirale de violence pour échapper à cette existence qu'il exècre. Et en cela, c'est presque une allégorie très noire du ressenti de l'acteur par rapport à sa propre vie. Au cours de la promotion de ce long métrage, présenté hors compétition au Festival de Cannes, Deweare défendra avec conviction son personnage : "Ce n'est pas un salaud, c'est un mec tout à fait normal." Il précise que cet individu subit tout un tas de choses dans sa vie et qu'il étouffe, qu'il a envie de vivre. Qu'il a besoin d'évasion, de rêve, d'exotisme.

Ce rôle, il l'a ardemment voulu, appelant le réalisateur à 4 heures du matin après avoir lu le scénario et lui signifiant que s'il le donnait à quelqu'un d'autre, il lui casserait la gueule. De fait, il va alors mettre toute son énergie et la force de son talent d'acteur dans ce film. Il déclarera même lors de sa dernière interview qu'il s'agit du long métrage qu'il aura eu le plus de plaisir à jouer. Et même s'il subit toujours une addiction à la drogue, il reste parfaitement lucide tout au long du tournage, maîtrisant son texte à la perfection, se montrant par ailleurs attentionné et protecteur envers sa partenaire, la toute jeune Marie Trintignant (alors âgée de 16 ans).

C'est un film tourné avec peu de moyens, usant de décors urbains glauques et de standards musicaux de l'époque pour rapprocher le plus possible le personnage incarné par Deweare du commun des mortels. Pour la séquence désormais devenue culte, celle où Poupart se précipite la tête la première contre sa voiture, l'acteur refusera catégoriquement d'être doublé. Et lors du tournage de la scène où il bat sa femme (jouée par Myriam Boyer), il avouera à cette dernière qu'il avait l'impression de frapper sa mère, comme s'il réglait ses comptes avec elle. Marie Trintignant en témoignera ainsi plus tard : "Dans ce film, j'ai l'impression qu'on se jetait tous dans les scènes, dans les éléments, comme des animaux… C'était un film violent. Tout était violent !"

Dès lors, l'absence totale de récompenses décernées aux Césars pour Série Noire, malgré 5 nominations (dont une pour le meilleur acteur) minera profondément le comédien, qui s'est pourtant investi à fond dans ce rôle. Il a beau prendre cela à la rigolade en maniant l'ironie ("Moi j'ai toujours raté tous mes examens. Je suis très habitué. Je n'ai jamais été choisi par un jury."), il est très jaloux du succès (public et critique) grandissant de son ami Depardieu, se mésestimant considérablement par rapport à lui.

 Ainsi, ce long métrage est probablement celui qui l'aura usé, détruit le plus. Lorsqu'on lui reproche la violence qu'il véhicule dans certains films, notamment dans Série Noire, il répond qu'il faut "se servir de ce qui existe et que le monde est extrêmement violent."  Toutefois, il reconnaît que le fait d'avoir joué des scènes de meurtre reste en lui, qu'à part la mort en elle-même, il n'y a pas de grande différence entre la fiction et la réalité. Et il confirme que "ça doit taper un petit peu sur le mental."

  •  1980 : Un Mauvais Fils, de Claude Sautet

 Tout est dans le titre, déjà presque autobiographique pour Deweare. Ce mauvais fils qu'il est dans ses rapports avec sa mère, ce mauvais fils qui n'a jamais été reconnu par son père génétique. Et si le scénario est tout autre, il pointe du doigt l'addiction de l'acteur, la fragilité du sevrage, le fait qu'un rien peut refaire sombrer un ex-toxico dans les méandres de la drogue.

Ce film, c'est aussi l'histoire d'une rencontre improbable entre deux êtres que tout oppose : Sautet, le cinéaste habitué des peintures de la bourgeoisie seventies, et le "phénomène" Deweare, comédien qui casse en permanence les codes et apprécie peu de se faire diriger dans son jeu. Leur première rencontre professionnelle aurait dû avoir lieu en 1972, au moment où l'acteur fut pressenti par le réalisateur pour un second rôle dans César et Rosalie (dans lequel Romy Schneider incarne Rosalie...). Mais Sautet revient sur son choix en constatant la fougue et la richesse du jeu de ce jeune homme qui selon lui, en donnait trop.

un_mauvais_filsAu départ, le cinéaste songe à Depardieu pour le rôle de Bruno dans Un Mauvais Fils, à une époque où, lorsqu'on pensait à l'un des deux acolytes des Valseuses et de Préparez vos mouchoirs, on pensait systématiquement à l'autre. Avec humour, "le gros" (comme le surnomme Deweare) ironisera d'ailleurs sur ce sujet au cours d'une interview : "Avec Dewaere, c'est bien et c'est pas cher. Avec Depardieu, c'est plus cher et c'est pas mieux." Sautet, de son côté, justifiera ainsi son choix final : "il manque à Gérard quelque chose d'angélique et d'enfantin."

Cet aspect angélique et enfantin, Deweare le cultivera en se rasant la moustache qu'il arborait depuis des années pour se vieillir, sans que le réalisateur le lui ait préalablement demandé, le surprenant ainsi lors de leur première rencontre pour le tournage d'Un Mauvais Fils. C'est aussi pour lui une façon de revenir en arrière, de montrer à sa mère par écran interposé le pourquoi de son addiction, son origine.

Mais entre le cinéaste et le comédien, c'est un peu le choc des générations. Parce que leurs méthodes de travail divergent : "Moi, je crois encore à mon âge qu'on peut parler de choses désespérantes et qu'il faut avoir le courage de les dire et lui [Sautet] est arrivé à un âge où il en a marre et il préfère que les choses se passent bien et que tout soit beau." Toutefois, l'acteur, pourtant peu enclin à suivre des directives, rendra les armes ("Parfois, il est nécessaire de piéger le metteur en scène et d'autre fois, il convient de respecter scrupuleusement ses orientations.") et reconnaîtra même ce que lui a appris leur collaboration : "Sautet m'a fait découvrir une méthode de jeu que je ne connaissais pas : utiliser les expressions du visage et une réelle sobriété."

  • 1981 : Hôtel des Amériques d'André Téchiné

Ce film est avant tout l'histoire d'une passion destructrice et une peinture de la solitude. A l'image de ce que vit Patrick Deweare à l'époque avec sa seconde épouse Elsa. Comme son personnage, cette relation l'éloigne de ses proches, le fait basculer dans l'obsession et l'angoisse autodestructrice. Bertrand Blier, son ami cinéaste, en témoigne : "Il était incontestablement esclave de son amour pour elle. Pourtant, elle l'a maltraité, l'a beaucoup trompé."

A posteriori, André Téchiné regrette d'avoir écrit un tel rôle pour l'acteur : "Je l'ai poussé dans un abîme à travers ce film et ce personnage qui correspondaient sans doute à ses propres démons." Et si l'idée de ce long métrage est née du rêve du réalisateur de réunir à l'écran le couple Deneuve / Deweare, l'osmose entre les deux acteurs n'était pas au rendez-vous pendant le tournage, l'omniprésence d'Elsa et de la drogue isolant beaucoup le comédien du reste de l'équipe. Pourtant, selon Deneuve, il ne joue pas mais vit réellement les rôles qu'il incarne. Elle ajoute même, à propos de la dernière scène du film (ce superbe monologue qui pourrait s'adresser à sa femme) : "C'est l'un des rares acteurs qui m'aient vraiment fait pleurer." Le cinéaste le confirme en relatant un aveu que lui aurait fait Deweare : "Je suis à poil dans ce film, comme le personnage ! Et c'est comme ça qu'il faut être !"

  •  1982 : Paradis pour Tous d'Alain Jessua

Ultime long métrage de l'acteur, sorti un mois après son décès, il met en scène son propre suicide, raté dans la fiction. Après cette tentative, le personnage qu'il incarne subit une thérapie révolutionnaire appelée le "flashage". Elle consiste à couper le nerf de l'émotion. Ainsi, à l'issue de ce flashage, ledit personnage renaît à la vie, une vie toute rose dont il ne perçoit définitivement plus la moindre grisaille, lui permettant même de cohabiter sans angoisse avec le couple que forment son épouse et son amant. Un voeu pieux de Deweare à la ville, pour anéantir toute souffrance ? Sans doute. Parce que malgré son projet de remonter sur les planches pour se confronter à nouveau en direct au public, malgré la perspective de renouer avec l'équipe des Valseuses dans le prochain film de Blier (Tenue de soirée) ou de jouer avec son ami Coluche son autobiographie avant l'heure (La Femme de mon pote), continuer lui semble insurmontable. "Je ne serai jamais vieux, moi. On devient vieux à partir du moment où on a peur du lendemain. C'est à ce moment-là qu'on devient vieux... J'essaierai de ne jamais avoir peur du lendemain." Il faut croire que ce jour-là, le lendemain l'a effrayé...

Filmographie sélective de Romy Schneider : de sa revendication d'actrice et du droit à l'image à son ultime film testamentaire et au devoir de mémoire

  •  1975 : L'important c'est d'aimer d'Andrej Zulawski

 Adaptation d'un roman de Christopher Franck (co-scénariste et dialoguiste sur ce film), La nuit américaine, ce long métrage sombre et désenchanté devait initialement s'intituler L'orage. Comme Série Noire le fut pour Patrick Deweare, ce film a considérablement usé, abîmé Romy, alors au faît de sa gloire sur le plan professionnel. Zulawski étant un cinéaste exigeant avec ses acteurs, adepte de la mise à cran sur ses tournages, il ne ménagera pas la comédienne : 25 prises seront nécessaires pour la scène d'ouverture, devenue culte.

Pourtant, au départ, le réalisateur d'origine polonaise ne voulait pas de Romy, qu'il cataloguait comme "actrice bourgeoise". Pour le convaincre qu'elle était à la hauteur du rôle, elle lui dira : "Je suis prête à en prendre plein la gueule." Un défi qu'elle veut relever pour casser son image trop lisse héritée de Sissi et des films de Sautet. Avec ce grand cri qu'elle adresse au photographe au début du long métrage ("Non, je suis une comédienne vous savez, je sais faire des choses biens..."), elle sous-entend : "Je ne suis pas que Sissi". Pour renforcer la détresse de son personnage, alors au fond du trou, il la poussera à tourner la plupart des séquences sans maquillage (excepté pour cette scène où le rimmel coule), pour la vieillir. Son corps de femme, déjà fatigué, n'est que le reflet du désespoir qu'elle porte en elle depuis longtemps, et qui flanchera de plus en plus au fil des années. Elle donnera tellement tout dans ce long métrage (effort récompensé par le premier César de la meilleur actrice en 1976) qu'elle tombera en dépression à l'issue du tournage, tant pour des raisons personnelles (la fin de sa brève liaison avec Jacques Dutronc, son époux dans le film) que d'épuisement.

A cette époque, Romy est l'une des plus grandes stars du cinéma français, et sa vie privée s'expose déjà sous les projecteurs à son corps défendant. Lorsqu'elle supplie ce photographe, qui la "mitraille" quand le personnage qu'elle incarne est au plus bas, de ne pas faire de photos, cette réplique s'adresse également aux médias qui la traquent. Ces médias qui ne l'entendront pas, qui n'auront de cesse de flirter avec l'indécence en volant des clichés trop personnels quand elle est au bord du gouffre (à l'enterrement de son fils David, en photographiant ce dernier sur son lit de mort), comme si leur seule volonté était de la pousser à sombrer encore davantage pour faire monter le tirage des tabloïds.

Autre frontière fluctuante entre la vie réelle de l'actrice et la fiction du film : le fait que son mari à la scène soit dépressif et finisse par se suicider (séquence en partie coupée au montage à la demande du distributeur), puisque son premier époux Harry Meyen (dont elle est séparée depuis 1972 mais dont le divorce ne sera prononcé que 3 ans plus tard) est lui aussi dépressif et qu'il mettra fin à ses jours en 1979.

  • 1975 : Le Vieux Fusil de Robert Enrico

Dans sa recherche perpétuelle d'expiation des fautes commises par sa mère Magda Schneider, sympathisante du régime nazi, Romy se complaît ici à jouer les martyres dans ce devoir de mémoire qu'elle s'inflige en tant qu'Allemande, comme pour s'excuser de ses origines et au nom de sa nation de naissance (elle est née en Autriche, mais en 1938, ce territoire appartenait au IIIème Reich).

Utilisant massivement la technique du flashback (comme dans Les Choses de la Vie de Claude Sautet) pour opposer la nostalgie des trop courts moments de bonheur brisé (Romy y est alors sublime) à la violence de la barbarie nazi, Le Vieux Fusil s'inspire librement d'un épisode douloureux de la Seconde Guerre Mondiale (le massacre d'Oradour-sur-Glane le 10 juin 1944) et se réclame d'être un hommage aux victimes de ce drame.

Au cours du tournage, Romy est tellement crédible, tellement criante de vérité lors de la scène de viol et la séquence où elle est brûlée vive au lance-flamme que de nombreux figurants se sont sentis mal à l'aise sur le plateau. Un malaise que ressent même le spectateur quand il visionne ladite scène (d'ailleurs, même si j'ai aimé le film, je ne le regarderai plus jamais pour cette raison).

Le Vieux Fusil sera récompensé de 3 Césars en 1976 et obtiendra le César des Césars en 1985.

  • 1980 : La mort en direct (Deathwatch) de Bertrand Tavernier

 Rare film d'anticipation français (c'est en réalité une co-production franco-allemande) particulièrement novateur pour l'époque, il dénonce les dérives futures d'une télé-réalité qui ne relève alors encore que de la science-fiction. Il est même antérieur au Prix du Danger (1983) d'Yves Boisset (dans lequel Patrick Deweare devait jouer) et à Running Man (1987) de Paul Michael Glaser (David Starsky dans la série Starsky & Hutch), basé sur le roman de Richard Bachman (alias Stephen King) The Running Man (1982).

Adapté du roman The Continuous Katherine Mortenhoe or The Unsleeping Eye de David Compton, en voici le pitch : Dans un futur proche où la science a réussi à vaincre les plus grandes maladies, Katherine Mortenhoe, une écrivaine à succès, apprend qu'elle est atteinte d'une maladie incurable et qu'il ne lui reste plus que quelques semaines à vivre. Elle est contactée par une chaîne de télévision qui souhaite la filmer pour son émission La Mort en direct. Refusant l'offre, elle sera filmée à son insu par Roddy, un cameraman, grâce à une caméra implantée dans son cerveau.

Romy y campe sans maquillage (là encore, ça envoie un signal fort au spectateur et aux médias) une femme aux abois, une proie traquée dans sa déchéance. Une fiction qui rejoindra douloureusement sa réalité les deux dernières années de sa vie, et ce d'autant plus que son fils David joue une petite scène avec elle dans le film, dans lequel il intègre, malgré son jeune âge, l'équipe du tournage.

  • 1982 : La Passante du Sans-Souci, de Jacques Rouffio

 Ce long métrage doit beaucoup à l'actrice, et pas seulement parce qu'elle y incarne un double rôle. Adapté du roman éponyme de Joseph Kessel (1936) qu'elle a lu quelques années plus tôt, elle n'a de cesse de recommander l'ouvrage à son entourage et finit même par être persuadée de l'absolue nécessité d'en faire un film, par devoir de mémoire, pour ne pas oublier. C'est ainsi qu'elle convainc le cinéaste Jacques Rouffio de le réaliser. Mais ce projet mettra du temps à voir le jour et sera ajourné à plusieurs reprises.

En effet, à l'approche du premier jour de tournage, Romy est prise de "violentes douleurs lui paralysant le dos et de migraines insoutenables la contraignant à l'obscurité totale" (d'après son biographe David Lelait). Admise en urgence à l'hôpital américain de Neuilly, on lui diagnostique une tumeur cancéreuse sur le rein droit. Son ablation est nécessaire. L'opération affaiblit encore un peu plus son corps fatigué, mais elle tient à poursuivre le tournage, d'autant plus que les assureurs, inquiets pour son état de santé, préféreraient qu'on la remplace (alors que c'est elle qui est à l'origine du projet !). Soutenue par le cinéaste, elle tiendra bon malgré le refus de ces mêmes assureurs de couvrir les risques de sa défection lors du tournage.

La seconde interruption sera due au décès accidentel de son fils. C'est pour lui qu'elle ira pourtant au bout de cette aventure cinématographique, ce film testamentaire, la dernière image qu'elle souhaite qu'on retienne d'elle en tant qu'actrice. Pour lui, parce qu'il en avait adoré le scénario, parce qu'il est le fils d'un déporté juif. D'ailleurs ce film leur est dédié à tous les deux.

Mais la fin du tournage est difficile parce qu'elle doit donner en permanence la réplique à un jeune garçon (Wendelin Werner) qui lui rappelle beaucoup trop David, au point d'être par moment odieuse avec lui et de le regretter aussitôt après. La séquence où le jeune acteur joue du violon pour elle lui est particulièrement éprouvante, l'équipe redoutant que Romy craque. Elle ne craquera pas, mais les larmes qu'elle verse dans le film à l'issue de cette scène sont bien réelles.

Au cours d'une interview donnée à France Roche pour Antenne 2 à l'occasion de la sortie du long métrage en 1982, elle restera très pudique et très évasive sur les raisons qui l'ont poussée à faire La Passante du Sans-Souci :

-Qu'est-ce qui a fait sortir le livre du tiroir ?

-Je peux pas très bien l'expliquer, c'est des choses qui arrivent comme une avalanche, comme un cri. Ce film-là est pour moi une manière d'avancer dans la vie.

C'est aussi une manière de régler ses comptes avec sa mère, Magda Schneider, qu'elle égratigne indirectement, à mots voilés dans cette même interview : "Nous [toute l'équipe du film] sommes bien conscients qu'il y aura des gens qui ne vont pas aimer du tout. Mais... est-ce que c'est tellement important ?"

 Contrairement à Deweare, Romy voulait essayer de continuer sa route malgré les coups que lui inflige le destin : "Je voudrais un jour être une mémé à la campagne, avec mes fruits, mes arbres et ma fille, et vivre."

Mais comment tenir quand votre plus grande raison de vivre vous est arrachée ?

Leurs enfants, leur trop fragile souffle de vie

Sarah BiasiniIl y avait Sarah bien sûr (devenue actrice, dans l'ombre de sa mère, principalement pour le théâtre), que Romy s'empressait de rejoindre pour passer des moments avec elle dès qu'elle le pouvait. Et il y avait David, très protecteur et très câlin avec sa soeur. Pour sa mère, il était "l'homme de sa vie" : "J'ai avec mon fils David, 14 ans, des rapports d'amour et d'estime très profonds. C'est pour moi un compagnon merveilleux. Il est passionné par mon métier et n'hésite pas à me donner des conseils ou à corriger mon accent si je me prends, dans l'émotion d'une scène, à trébucher sur une voyelle. Il est possible qu'à son tour il veuille être comédien ou metteur en scène." (extrait de son livre autobiographique basé sur son journal intime : Moi, Romy.)

David/Sarah/RomyC'est difficile d'être mère quand on est soi-même désemparée face aux vicissitudes de son existence, quand on est aussi vulnérable qu'une enfant. Alors forcément, avec son fils, les rapports sont inversés : c'est lui l'adulte et c'est elle la gamine. C'est lui qui se fâche quand il juge trop rapide, trop précipitée, la nouvelle relation amoureuse de sa mère au sortir de son divorce d'avec Daniel Biasini, qu'il considère comme son second père lorsque le sien s'éteint en 1979. Romy ne supporte pas que son fils soit fâché contre elle et s'empresse de se réconcilier avec lui, d'immortaliser ces retrouvailles devant l'objectif en juin 1981. A ce moment-là, elle nourrit le secret espoir qu'il finira par s'entendre avec Laurent Pétin, son nouveau compagnon, et qu'ils pourront tous former une belle famille recomposée.

Mais Romy est trop prise par son métier et sa présence manque énormément à David. Sous ses airs de casse-cou et de séducteur, cet amoureux des filles cache une hypersensibilité qu'il ne montre pas. Très attaché à son ex-beau-père, il passe beaucoup de temps auprès de ses grands-parents d'adoption. Le 05 juillet 1981, pour ne pas les déranger au retour d'une balade à vélo, il fait ce qu'il a déjà fait à moult reprises : escalader le portail de la propriété des Biasini. Mais en prenant appui sur un fil de fer, son pied glisse et la pointe de la grille s'enfonce dans son abdomen, lui perforant l'artère fémorale. Sa blessure est mortelle mais personne ne le réalise encore.

Lorsque le chirurgien annonce à Romy que tout est fini, elle hurlera à la mort. "Strident, désespéré, le cri le plus terrible que j'entendis de ma vie" témoignera avec émotion son ex-mari Daniel Biasini. Et elle s'effondre : pour la première fois, son coeur - celui d'une mère - cesse de battre. De désespoir.

Césars 81:David/RomyAlors, elle s'accrochera à Sarah, à ce film qu'elle est en train de tourner et qu'elle dédiera à David. A son "ange blond" à qui elle a besoin de parler lorsqu'elle se retrouve seule en tête à tête avec lui la nuit. Aux tranquillisants et à l'alcool. Mais anéantie, elle ne lui survivra que 10 mois.

Les enfants... C'est peut-être également la clé de voûte du mystère qui entoure le décès de Patrick Deweare, l'élément déclencheur de son acte irréversible. Il était fou de ses filles, se mettait même parfois, à la fin d'un repas, à jouer la comédie pour sa petite Lola (devenue elle aussi comédienne), comme le relate son beau-père Yves Chalier.

Lola DeweareDans son ultime interview, le 13 juillet 1982, l'acteur parle de ses deux progénitures, âgées respectivement de 7 et 2 ans et demi, réalisant complètement le bonheur qu'il a d'en être le père. Il avoue ne pas beaucoup aimer évoquer sa vie privée dans les médias pour protéger l'intimité des siens, pour éviter que sa femme et ses enfants "deviennent des objets publics". Pourtant, même s'il reconnaît que ses filles sont encore trop petites, il respecte leur futur choix éventuel par rapport à cette image publique.

Aussi, lorsque trois jours plus tard il reçoit un appel de sa seconde épouse Elsa (la mère de Lola), lui annonçant qu'elle ne reviendrait pas et, selon certaines sources, qu'il "ne reverrait plus jamais sa fille", on comprend son geste de désespoir sachant que Sotha (sa première épouse) l'a quelque temps auparavant empêché de commettre l'irréparable en le raccrochant notamment à ses filles.

C'est en tout cas une thèse tout à fait plausible, défendue par Mado Maurin dans la biographie qu'elle a écrite sur son fils Patrick Deweare et par le reportage Un jour, un destin (France 2) qui lui est consacré. Mais elle est démentie par Lola, la fille de l'acteur, au cours d'une interview donnée en 2009. Pourtant, elle avoue dans cette même interview que sa mère Elsa Chalier ne lui parlait jamais de son père, que c'était un sujet tabou, et qu'elle ne commencera à visionner ses films qu'à l'âge de 16 ans (elle ne parviendra jamais à regarder Série Noire en entier). Elle n'en a jamais voulu à son père d'être "parti", contrairement à sa demi-soeur Angèle Herry (aujourd'hui scénariste), qui s'est sentie abandonnée. Leur rapprochement, initié par Miou-Miou (la mère d'Angèle), les a beaucoup aidées dans leur démarche de deuil.Lola/Angèle/Miou-Miou

Les amis de Deweare le disaient eux-mêmes, c'était un grand enfant démuni face à la dureté du monde. Comme Romy. Et comme elle, lorsqu'on lui ôte la chair de sa chair, il n'y a plus de survie possible.

Sources : Pour écrire cet article et essayer de ne pas trahir la nature profonde de ces deux grands acteurs, j'ai utilisé mes connaissances personnelles, acquises au fil des années, sur leur vie et leur parcours. Mais ça ne suffisait pas, il m'a fallu les étayer de nombreuses sources d'informations afin d'être au plus près de la vérité de ces êtres sans la déformer. Le problème, c'est que ces sources sont aussi variées que contradictoires parfois. D'où certains doutes sur certains faits.

J'ai parcouru nombre d'articles sur le net (notamment certains émanant de la presse, d'autres dédiés plus ou moins officiellement à ces deux comédiens), j'ai visionné des documentaires, des interviews... Pas facile de faire le tri, même si j'ai fait au mieux pour dénouer le vrai du faux.

Il existe un documentaire (format cinéma) intitulé Patrick Deweare, réalisé par le journaliste Marc Esposito et présenté à Cannes en 1992. Apparemment plutôt exhaustif, alternant extraits de films et témoignages, il reste hélas à ce jour indisponible en DVD.

Concernant Romy, de nombreux biopics auraient dû voir le jour (Vanessa Paradis et Sarah Biasini avaient notamment été pressenties pour l'incarner), mais un seul a abouti. Il s'agit d'un long métrage allemand, uniquement paru en DVD en 2009, et intitulé Romy, le film. Hélas, ce biopic occulte nombre d'éléments importants pour ne se consacrer qu'au plus "glamour" : Sissi et ses débuts d'actrice, sa relation avec Delon et sa rencontre avec Harry Meyen. Et un tout petit coup de projecteur sur ses soucis de santé. En revanche, on n'y évoque à aucun moment David, Sarah, ses relations avec sa mère, la presse people, sa conversion au judaïsme... Bref, tout ce qui dérange et implique l'Allemagne bien pensante qui veut oublier ses années les plus sombres. A éviter.

Si les biographies de Romy ne manquent pas, je n'en citerai ici que trois :

-Moi, Romy, d'après le journal intime de l'actrice, éd.Michel Lafon, 1989.

-Ma Romy, Daniel Biasini (son second époux), éd Michel Lafon, 1998.

-Romy au fil de la vie, David Lelait (biographe reconnu de Romy), éd Payot, 2002.

On a également beaucoup écrit sur Patrick Deweare, notamment Mado Maurin (sa mère) auteure de deux ouvrages (étayé de nombreux témoignages) le concernant :

-Patrick Deweare, mon fils, cet inconnu, éd Mame, 1993.

-Patrick Deweare, mon fils : La Vérité, éd Le Cherche-Midi, 2006.

Bien sûr, d'autres ouvrages existent, peut-être moins partiaux, mais ce serait trop long de tous les lister ici.

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