"Ca c'est l'histoire de Melody Nelson..."

De Gainsbourg, on ne retient bien souvent que certains classiques de sa période "Rive Gauche" (La Javanaise, écrite pour Juliette Greco), ses chansons les plus controversées (Je t'aime... moi non plus, Lemon Incest, Aux armes et cætera) ou le Gainsbarre provocateur de sa fin de carrière, mais cela reste trop réducteur par rapport au génie artistique et conceptuel de ce grand auteur-compositeur-interprète de la scène francophone. Et s'il a souvent été boudé du public contemporain de ses oeuvres, leur aura et influence artistique dépasse de très loin nos frontières, notamment auprès de groupes anglo-saxons comme Air, Portishead ou Placebo.

Parmi ces oeuvres passées à la postérité de par leur côté novateur voire avant-gardiste, et reconnues par la critique et les mélomanes, Histoire de Melody Nelson est probablement la plus aboutie. C'est même aujourd'hui un album de référence qui a pourtant fait un méga flop à sa sortie, en 1971.

Histoire-de-Melody-Nelson

Mais revenons plutôt à sa genèse, à l'ambition artistique sous-jacente du Sieur Gainsbourg lorsqu'il l'a pensé. 

Après des débuts difficiles dus à son physique ingrat, l'auteur-compositeur-interprète oeuvre dans l'ombre en écrivant pour de jeunes idoles des années yéyés. Mais la fin des sixties lui apportera enfin la notoriété publique grâce au scandale (car c'est bien connu, le scandale fait vendre) déclenché par sa chanson Je t'aime... moi non plus, qu'il interprète en duo avec sa nouvelle muse Jane Birkin. J'ai d'ailleurs évoqué les détails de ce scandale dans un précédent article consacré aux couples mythiques : 

Spécial Saint-Valentin :

Ils se sont aimés, et de par leur statut de stars, sont devenus des couples mythiques, de ceux qui ont fait et font encore rêver. Et qu'importe si la passion ou l'amour qui les unissait n'a pas résisté à l'usure du temps, dans l'imaginaire collectif, ces couples d'amoureux légendaires restent pour la plupart éternels et ne s'étiolent jamais.

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Fort de ce succès, le grand Serge souhaite néanmoins s'inscrire dans la durée, et il a parfaitement conscience qu'il doit se démarquer d'autres artistes alors en vogue. Il va donc s'inventer un personnage, une identité qu’il pourra endosser aux yeux du public de façon à ce qu’à la moindre évocation de Gainsbourg, on se souvienne de lui sous une forme qu’il aura lui-même choisie. Ses racines russes le poussent alors vers une image assez surprenante au vu de ses origines modestes, celle de l’aristocrate fin de race : un esthète blasé, revenu de tous les plaisirs et de tous les vices terrestres. Le genre de personnage qu'on retrouve chez Proust ou Huysmans, qu'aimait beaucoup l'homme à la tête de chou. Eh oui, n'en déplaise à ses détracteurs, Serge était quelqu'un d'extrêmement cultivé. D'ailleurs, à l'image du héros du roman de Huysmans A rebours, il ne tardera pas à faire repeindre en noir tous les murs de sa bicoque - L'Hôtel Particulier présent dans Histoire de Melody Nelson - en noir.

"Au cinquante-six, sept, huit, peu importe
De la rue X..."

Mais pour asseoir cette nouvelle identité aux yeux du public, il lui faut une oeuvre forte, emblématique de l'image artistique qu'il veut donner de lui-même. C'est de là qu'est née son envie de créer et raconter l'Histoire de Melody Nelson, qui n'est autre qu'une forme romancée ou allégorique de l'idylle qu'il vit alors avec Jane Birkin. Car Melody, c'est Jane. C'est elle qui pose (enceinte de Charlotte !!) sur la pochette de l'album avec son physique d'adolescente, mutine, avec sa perruque rousse et son monkey fétiche (qui a suivi Serge dans son cercueil). La Rolls évoquée est également un élément autobiographique puisque Gainsbourg en possédait une à titre personnel (mais elle ne quitta guère son garage puisqu'il n'avait ni permis de conduire ni chauffeur).

Et au final, ça parle de quoi, cette Histoire de Melody Nelson ?

Eh bien, c'est l’histoire d’un Gainsbourg entre deux âges qui rencontre une gamine de 14 ans, de la courte histoire d’amour qui s’en suit et se termine par la mort accidentelle de Melody et le chagrin de son amant. Une tragédie romantique donc, principalement narrée sans être chantée. Et le Sieur Gainsbourg s'en explique très bien au cours d'une interview : "Au niveau du phrasé, le problème de chanter ou non en français ne se pose pas pour la pop-music. Pour le jazz, il est insoluble. La pulsation du rock le permet mais parfois, à cause des accents toniques particuliers, j‘ai pris bien garde de ne faire que parler et de ne pas chanter. Quant au thème, il est peut-être motivé par ma vie, la rencontre d’un type de quarante ans avec une jeune fille. Quant à la mort, je l’ai trucidée pour que mon amour reste éternel… "

Ainsi, l'album se compose de sept plages, dont deux de plus de sept minutes. Et le prénom Melody est omniprésent dans les titres de ces morceaux, comme une obsession qui ne quitterait jamais l'auteur amoureux. Poétique, le récit narratif se veut avant tout descriptif et introspectif, l’action y est inexistante et les moments-clés de la tragique et licencieuse idylle (la rencontre, l’amour physique et la mort de Melody) ne sont que suggérés. Comme pour exclure toute banalité, toute vulgarité de cette histoire d'amour, rêvée unique et inaltérable.

Pochette-arrière-Melody-Nelson

Seulement, contrairement à ce que laisse penser la pochette de l'album, Serge Gainsbourg n'est pas l'unique artisan de cette oeuvre. S'il a bien la trame, les textes et quelques mélodies en tête, il va néanmoins faire appel à Jean-Claude Vannier, un arrangeur autodidacte qui maîtrise aussi bien les instruments électriques que les ensembles à cordes. Pour lui, c'était l'arrangeur qu'il lui fallait, parce qu'il savait précisément ce qu'il voulait :

"Il (Gainsbourg) était très perfectionniste sur le son, il avait des idées très précises sur les arrangements, sur le son des cordes, du piano ou des voix et pourtant on n’était pas suréquipés à l’époque. Serge intervenait beaucoup au mixage sur la balance, il travaillait sur la présence des voix, ce qui m’étonnait chez lui c’est qu’il savait exactement ce qu’une chanson donnerait à la fin, il connaissait le résultat d’avance." (Rémi Aucharles, assistant)

C'est ainsi que l'Histoire de Melody Nelson prendra vie sur une ossature rythmique rock basse/batterie/guitare à laquelle s'ajoutent les envolées d'un orchestre symphonique de 50 musiciens, complétées sur les dernières mesures par les voix de 70 choristes.

Parce que l'homme à la tête de chou avait l'exigence mélomane : "Je n'orchestre pas, mais je travaille toujours avec l'orchestrateur : j'entends les trompettes, j'entends les violons, j'entends les hautbois, j'entends les tubas, j'entends tout... et je ne veux pas qu'on me mette un violoncelle à la place d'un tuba. Je suis très précis dans ce que je veux."

Album à quatre mains donc, il sera pourtant porté par Gainsbourg seul (même les noms des musiciens resteront longtemps un mystère secrètement gardé). C'est lui le personnage-héros tragique de cette histoire, il n'y a pas de place pour son collaborateur et celui-ci le vivra assez mal : "Jean-Claude Vannier était pour beaucoup dans Melody Nelson. Il y a une couleur des années Vannier chez Serge, la couleur de ses orchestrations. C'est un garçon pudique, tout à fait touchant, qui a souffert de la monopolisation des médias sur Serge, ce qui était parfaitement injuste et pourtant inévitable." (Jane Birkin)

45 ans plus tard, que reste-t-il de cette Histoire de Melody Nelson ? Et pourquoi est-il devenu un album culte ?

Parce qu'il était particulièrement novateur pour l'époque, certains n'hésitant pas à dire que musicalement, il avait 20 ans d'avance. Certes, le public le boude à sa sortie dans les bacs, mais la critique ne s'y trompe pas et qualifie l'album de "premier vrai poème symphonique de l’âge pop." 

Françoise Hardy, pour laquelle Gainsbourg avait écrit Comment te dire adieu (aux rimes en "ex" très séduisantes pour les anglo-saxons, comme l'affirmera Jimmy Sommerville lorsqu'il la reprendra dans les eighties), le confirme : "C’est l’un de mes disques préférés : musicalement, c’était tout à fait nouveau, extrêmement pur, d’une originalité complètement inimitable. Cet album, je le sais pour en avoir parlé avec plein de musiciens, a influencé absolument tout le monde."

Et Isabelle Adjani, avec laquelle il a co-écrit plus tard Pull Marine, abonde également dans ce sens, en relevant le côté particulièrement poétique et littéraire de Melody Nelson : "J’adorais ça, c’était de la littérature musicale, j’avais l’impression de me couler dans un bouquin que j’aimais, c’était à la fois idéal et mortifère, un mélange d’éclats de vie et d’éclats de mort. Je me souviens que mon amour du noir est venu de lui et que cela épouvantait mes parents : pour eux le noir était synonyme de deuil alors que Serge transfigurait ce concept…"

Au-delà de cet aspect novateur, Histoire de Melody Nelson est une pièce maîtresse, essentielle de la discographie de Gainsbourg. Tout d'abord par l'importance que lui conférait son auteur en baptisant son label de production Melody Nelson Publishing. Ensuite parce que le héros mélancolique de l'album et lui-même ne faisaient qu'un. Lui aussi perdra sa Melody / Jane, pas parce que la mort les séparera mais parce que Gainsbarre, son double le plus sombre, prendra trop de place et envahira jusqu'à sa vie privée. Et puis, à la toute fin de sa vie, la réalité rejoindra le personnage de fiction qu'il joue dans Melody puisqu'il entretiendra une liaison avec une jeune fille de 16 ans, Constance Meyer (de 1985 à 1991) et une relation amicale et filiale avec une autre jeune fille, âgée de 13 ans, Aude Turpault (de 1986 à 1991).

Bref, vous l'aurez compris, cet album, c'est l'essence même de Gainsbourg. De l'artiste et de l'homme.

"Et je garde cette espérance d’un désastre
Aérien qui me ramènerait Melody
Mineure détournée de l’attraction des astres"

 

Principales sources : Inside Rock et mistergainsbarre.com

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