Après avoir découvert la conception de l'érotisme sous la plume de Sara Agnès L., effeuillons celle d'une autre auteure de récits érotiques : Valéry K.Baran.

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Mais avant toute chose, une petite présentation de cette charmante écrivaine s'impose.

"Issue d'une famille d'enseignants en littérature (ça en jette, hein ! Quand je vous disais que l'érotisme n'est pas à la portée de tout le monde...), Valéry K.Baran a baigné depuis l'enfance dans la passion de l'écriture. Après plusieurs années animées par une grande soif d'aventures (il n'est pas précisé si elles sont sexuelles ou pas), elle a finalement renoué avec ce premier amour (ben oui, on peut faire dans l'érotisme tout en étant sentimental, c'est pas incompatible !), livrant aux lecteurs des histoires chargées d'érotisme. Ses récits torrides font cependant toujours la part belle à la romance."

Ca, c'est la brève autobio qu'elle a postée sur son site web qu'elle partage avec son amie auteure Hope Thiefenbrunner :

Valéry K. Baran & Hope Tiefenbrunner

Par Valéry K. Baran. Lire la suite Tags : Écriture . Auteur: Hope Tiefenbrunner Résumé : Après des mois de double jeu, de secrets, de mensonges, les masques sont enfin tombés et l'heure des révélations a sonné. Qui a réellement tué les parents de Jin et Ryôma ?

http://www.baran-tiefenbrunner.com

Au-delà de ça, la miss est loin d'être une novice en la matière puisqu'elle est éditée dans le genre qui nous intéresse chez Laska (deux nouvelles), HQN (une série de novellas en 4 volumes, une novella indépendante et quatre nouvelles), La musardine (une nouvelle), Edition 38 (une nouvelle), MxM Bookmark (une anthologie de trois nouvelles en collaboration avec sa complice Hope Thiefenbrunner). Impressionnant, n'est-ce pas ? Sans compter ses récits en lecture libre sur Atramenta :

Valéry Kumfu Baran - Atramenta

Auteur de 12 oeuvres en lecture libre

http://www.atramenta.net

Bon, maintenant que nous avons fait plus ample connaissance avec cette sympathique jeune femme, passons au plan de drague... euh, aux choses sérieuses, à notre entretien ('tain, c'est encore Ahava qui a tout cafté de mes intentions sur Facebook l'autre soir ! Là c'est sûr, je suis grillé).

Fa-a-Face

- Bonjour et merci de bien vouloir m’accorder cette ITW. En premier lieu, j’aimerais que tu nous éclaires sur la notion d’érotisme, très variable d’une personne à l’autre selon son éducation, ses inhibitions, ses pratiques, et même son sexe si je puis dire : selon toi, qu’est-ce qu’un récit érotique et qu’est-ce qui le différencie d’un récit pornographique ? Y a-t-il divers degrés d’érotisme ?

Tiens, c’est marrant que tu poses cette question parce qu’on s’est justement déjà amusées, avec une amie autrice, à écrire des histoires humoristiques pour traiter de cette différence :)(Note de la Rédaction : Valéry fait ici référence à l'anthologie de trois nouvelles que j'ai évoquée plus haut, intitulée Porn ? What porn ?).

Alors, je vais faire une réponse très simple : l’érotisme, c’est ce qui a du sens. C'est lorsque c’est le cerveau de la lectrice ou du lecteur qui est stimulé (organe tout à fait érotique, d’ailleurs). C’est montrer des personnages « humains », c'est-à-dire qui ont une vie, des sentiments, des pensées, un passé, une histoire, une évolution vers laquelle ils tendent et des obstacles à franchir… C’est raconter une histoire.

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Après, bien sûr, la frontière entre les deux peut être plus ou moins floue mais, d’une manière générale, la base est là. Et, pour un auteur, ça revient donc à se demander ce qu’on veut raconter avec une scène de sexe. Et ça, c’est fondamental. Si on n’a rien envie de raconter d’autre que comment les protagonistes s’ébattent sur la table de cuisine, ce sera du porno. Si on a envie de parler de solitude, de difficulté dans les relations humaines, de besoin de s’épanouir… le tout par le vecteur de la sexualité, bien sûr, ce sera de l’érotisme.

- Le succès planétaire de 50 nuances de Grey a-t-il « démocratisé » la littérature érotique ? Est-ce un genre lu ou écrit qu’on s’autorise aujourd’hui davantage à assumer publiquement ?

Il semble bien que oui. Tous les spécialistes s’accordent à le dire, en tout cas.

Après… j’ai un regard particulier, et j’aurais du mal à le juger moi-même à part en répétant les analyses que j’ai vu faites à ce sujet, très honnêtement, justement parce qu’à l’époque de la sortie de ce roman, j’étais moi-même dans le milieu dans lequel il a été conçu, soit celui de la fanfiction, et que cette démocratisation était déjà très présente, pour moi. Ou au moins « en marche », on dira. Du coup, j’ai vécu ce phénomène d’une manière anticipée : c’est la rencontre avec la fanfiction qui m’a fait plonger dans cette vision très ouverte, soudain, de cette littérature où les femmes en particulier s’offraient une appropriation puissante de l’imaginaire érotique. Le succès de 50 nuances de Grey n’a été qu’une révélation au grand public de ce qui se faisait déjà largement sur le net. Et… oui, le phénomène créé par ce roman a permis de porter à la connaissance de tous cette littérature érotique « féminine », on dira, et de la faire relativement accepter, finalement. Mais ça a été avant tout un élément émergent d’une sphère qui était déjà très active et très florissante : cette littérature-là était très présente sur le net, elle rencontrait déjà un succès énorme. Ce roman a permis de la porter à la vue de tous, mais ça serait arrivé, de toute façon. C’est ce roman-ci qui a émergé ; ça aurait pu tout à faire être un autre.

- J’ai l’impression que ce genre littéraire, tout comme la romance qui peut être également érotique, est davantage pratiqué par les femmes que par les hommes. Est-ce parce que les auteurs « hommes » n’écrivent que des fantasmes masculins, qu’ils ne savent pas ce que veulent les femmes ?

Je ne dirais pas ça. Je pense que c’est surtout dû au support « livre », en fait, et à une approche pas forcément équivalente… En fait, je n’aime pas les catégorisations « ce qu’aiment les hommes / ce qu’aiment les femmes » qui sont souvent trop caricaturales et peu représentatives de la diversité que l’on peut trouver. D’une manière générale (j’insiste sur ces mots), on dira cependant qu’il y a un type d’érotisme qui va plus aisément parler aux lecteurs et un type d’érotisme qui va plus aisément parler aux lectrices.

Je développe !

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J’ai un exemple qui m’avait énormément amusée, à ce sujet : un lecteur, à l’époque où j’étais dans la fanfiction, qui avait publié un guide en ligne extrêmement intéressant sur le réalisme dans les rapports homosexuels à l’usage des autrices, et il proposait en sus de relire les scènes de ces mêmes autrices pour leur faire part de ses remarques. Plusieurs lui avaient donc soumis des extraits de leurs histoires. Eh bien, il supprimait tout ce qui faisait partie du contexte ! Les sentiments, les descriptions des lieux, les pensées, la psychologie… Il barrait tout, en expliquant que c’était inutile, pour ne plus garder que la description mécanique des actes sexuels. Pour moi, c’était un non-sens complet ! Cependant, il n’est pas rare que cette différence de perception se retrouve dans les diverses approches de l’érotisme. Je peux voir ça parfois chez mes collègues auteurs : cette mise au plan très secondaire du scénario et de la psychologie pour se concentrer sur les actes sexuels, alors que c’est rarissime de le voir chez une autrice.

Or, le roman étant un support « écrit », il est particulièrement adapté à l’écriture d’une « histoire », avec la mise en avant d’un contexte, de la psychologie, des sentiments des personnages… Du coup, ça explique qu’il va être plus fréquemment choisi par les femmes, tout comme le porno vidéo va être plus facilement choisi par les hommes, même s’il y a, bien sûr, des contre-exemples.

- Le schéma classique hétéro H/F semble être aujourd’hui dépassé, on l’associe de plus en plus à des pratiques qu’on qualifiait encore il y a peu d’extrémistes comme le bondage, ou on lui préfère un schéma relationnel homosexuel H/H plus tendance. A contrario, il y a peu de récits érotiques lesbiens. A ton avis, quelles sont aujourd’hui les attentes du lectorat érotique ? Ce lectorat est-il plutôt masculin ou féminin ? Le lecteur hétéro peut-il s’intéresser à de l’érotisme homo (et inversement) ou est-ce pour répondre à une demande d’un public gay moins marginalisé de nos jours ?

C’est clair que ça évolue, en effet. La romance érotique est notamment en train de phagocyter un peu l’érotisme pur, le M / M (romance érotique entre deux personnages masculins) monte progressivement…

Il faut considérer que le lectorat est majoritairement féminin et hétérosexuel, déjà, avec l’approche / les attentes citées en réponse à la question précédente. Donc oui, le « courant » suscitant le plus de ventes actuellement est celui de la romance érotique hétérosexuelle, plus ou moins épicée. Après, il y a quand même d’autres courants. On va avoir de l’érotisme clairement subversif, on va avoir des récits homosexuels masculins, on va avoir des récits homosexuels féminins (écrits essentiellement pour des hommes, comme le M / M est écrit essentiellement pour des femmes)... Ça reste vraiment varié et ça dépend des attentes de chacun qui peuvent être très diverses et qui peuvent aussi ne pas correspondre forcément à la sexualité propre des lecteurs / lectrices. 

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En fait, j’ai ma théorie à ce sujet. Je pense que, à partir du moment où on développe des histoires qui parlent à l’« esprit » en premier lieu, la question de son propre sexe et / ou sa propre appartenance sexuelle n’est plus forcément si importante. On n’est plus forcément dans la « projection ». C'est-à-dire qu’on trouve toujours des histoires présentant des schémas extrêmement « classiques » pour ne pas dire « codifiés » (par exemple celui de la femme naïve prise en main par l’homme de pouvoir, à la 50 nuances de Grey). Mais on trouve aussi, et de plus en plus, des histoires dans lesquelles les schémas traditionnels sont remis en question et qui, du coup, peuvent toucher le lecteur ou la lectrice sur des points inattendus. Pour prendre le M / M, par exemple, ce n’est pas un genre qui va être lu uniquement par des hommes homosexuels, et pas non plus seulement par des femmes hétérosexuelles. Je connais des lectrices homosexuelles qui s’y intéressent pour leur traitement du sujet de l’homosexualité. Je connais des hommes hétérosexuels qui apprécient l’approche du personnage masculin en tant que « objet de désir » ou « soumis »… De la même manière, je connais des hommes homosexuels qui apprécient des M / F (récit hétérosexuel) proposant des rapports homme / femme sortant des clichés. Ces lectrices et lecteurs-là existent.

Après, bien sûr que, selon son sexe et sa propre sexualité, chacun va avoir tendance à s’orienter vers une lecture plus qu’une autre et, d’une manière générale, la prise de pouvoir des autrices et lectrices féminines sur le monde de l’érotisme littéraire s’accompagne d’une popularité grandissante de certains genres / schémas. Mais c’est aussi très varié. Et l’idée très répandue que les lecteurs et lectrices cherchent à lire leurs propres « fantasmes » ne me paraît pas ou plus être si vraie ; il y a beaucoup d’autres manières de s’intéresser à la littérature érotique, finalement.

- Et toi, qu’est-ce qui t’a incité à écrire dans le genre érotique ? Est-ce l’unique registre dans lequel tu t’épanouis en tant qu’auteure ?

Alors, à l’origine, c’était pour combler un « manque » dans les œuvres que je lisais (puisque j’ai donc commencé par la fanfiction), c’est-à-dire développer une sexualité que n’abordaient  pas les auteurs de ces mêmes œuvres, mais avec mon propre regard, ma propre façon de m’approprier ces œuvres (j’avoue sans gêne avoir aisément tendance à imaginer la sexualité des personnages quand je lis un livre ou regarde un film / une série).

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Mais de manière plus profonde – et c’est la raison pour laquelle j’ai continué dans ce registre derrière – c’est parce que cette approche des personnages me passionne. Il y a beaucoup de choses qui me fascinent dans l’écriture de l’érotisme : le rapport que chacun peut avoir avec son propre corps, la pudeur, les thématiques de l’offre et du don, le désir, la crainte, le besoin, l’approche de ses propres limites, l’exposition au regard de l’autre… J’aime passionnément explorer ces sujets. Ecrire de l’érotisme, c’est plonger dans ce qu’il y a de plus intime dans ses personnages. C’est les dénuder corps et âme.

Après, bien sûr, je pourrais tout à fait m’épanouir d’autres genres et, d’ailleurs, mon prochain roman devrait prendre place dans un univers de Science-Fiction assez violent dans lequel la sexualité n’aura absolument pas de place prépondérante dans l’histoire. Je n’envisage toutefois pas le moindre instant de ne pas y explorer la sexualité de mes personnages. Pour moi qui imagine si aisément celle des ceux que j’observe en tant que lectrice ou spectatrice, ce serait curieux de ne pas le faire pour mes propres personnages. :)

- Selon toi, quels sont les ingrédients d’un bon récit érotique ? Est-ce simplement une juxtaposition de scènes hot (parce qu’après tout, c’est bien ce que recherche en priorité le lecteur d’érotisme) ou y a-t-il malgré tout nécessité de scénariser un minimum ?

Du sens. Du sens. Et encore du sens.

Fin de la liste. :)

Franchement, si une scène ne raconte rien, qui plus est dans un roman où la base est quand même de raconter une « histoire », si elle n’apporte rien au scénario, si elle ne permet rien de découvrir de nouveau des personnages ou de leur relation, si elle ne met à l’œuvre aucune évolution, ne pose aucune question… Bref, si elle ne sert à rien (d’autre que susciter une éventuelle excitation ?), elle n’a strictement rien à faire dans un livre, et c’est vrai en littérature érotique comme dans tout autre genre de roman.

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De plus, je pense que le potentiel « hot » d’une scène est profondément lié à cette question de sens. Une scène montrant un homme musclé s’ébattant avec une femme aux gros seins en enchainant quinze positions acrobatiques sur un lit n’aura aucun intérêt si elle ne raconte rien d’autre, alors qu’une scène montrant n’importe quels autres personnages moins beaux, moins doués physiquement, mais « vivants », ressentant, avec une vraie tension scénaristique… oui, celle-ci pourra être profondément hot. Toute la différence est là. C’est l’humanité des personnages qui rend une histoire « réelle », c’est le fait de se laisser toucher par ce qu’ils vivent qui permet de le « vivre » aussi en tant que lecteur… L’érotisme se joue dans la profondeur, pas dans la superficialité.

Bref, tout part de là. Il faut construire une bonne histoire, de bons personnages, explorer leur psychologie, leurs sentiments, développer le contexte, opérer à tout moment une évolution… et là, la scène pourra être hot. Vraiment.

- Quand tu crées ton personnage principal et lui fait vivre des aventures sexuelles, est-ce purement fictif et très éloigné de toi ou un reflet de tes fantasmes inavoués, même irréalistes ou irréalisables ?

Alors, j’aurais envie de dire « très éloigné de moi » mais en fait ce n’est pas vrai, ou pas forcément : ça dépend de mes personnages et, comme tous les auteurs, dans tous les genres littéraires, j’écris aussi des personnages qui me ressemblent, d’une façon ou d’une autre, parfois de loin et parfois beaucoup.

J’ai rapport un peu « méfiant » à ce terme de « fantasmes » auquel on a souvent à répondre en tant qu’auteur d’érotique, en fait. Il me dérange, parce qu’il n’est généralement réservé qu’au fait d’écrire de l’érotique (parfois, les autrices de romance le voient surgir aussi) et que je ne vois pas en quoi le processus d’écriture d’un roman érotique serait différent de l’écriture de n’importe quel autre genre, pour tout dire. Ou, pour être plus précise, tout dépend comment on définit ce mot de « fantasme » : soit on considère que J.K.Rowling, par exemple, en écrivant Harry Potter, écrit ses « fantasmes » de monde fantasmagorique plein de magie, ou de jeune héros martyrisé par la vie qui va finalement montrer à tous sa valeur, et alors je veux bien dire que moi aussi j’écris mes univers ou personnages « fantasmés »… soit on considère que, non, J.K.R. écrit juste une « histoire », avec des personnages qui lui ressemblent plus ou moins, avec des objectifs qui la touchent plus ou moins, et alors je ne fais rien de plus, moi non plus.

Un roman érotique, c’est toujours un roman. On crée des personnages, on crée un univers, et on « joue » ensuite avec. 

- Tes récits ont-ils déjà choqué ou étonné ton lectorat/tes proches de par leur contenu érotique ou une scène particulièrement osée ?

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Alors… Je ne sais plus, ou bien mes proches ou mon lectorat doivent être trop polis pour dire que je les ai choqués. :)

Plus sérieusement, je suis peut-être « sauvée » par l’accent particulier que je mets sur l’approche psychologique de mes personnages et ma manière de traiter ces scènes sexuelles. Parce que je peux écrire des scènes très osées, même inattendues (des fois, des ami.e.s me disent « Nooon… Tu as écris ça ? »), mais qui passent bien, du coup, parce que, oui, c’est contextualisé, ces scènes ont une logique… et ça raconte « quelque chose », pas juste l’acte sexuel cru.

- Je te remercie pour cet éclaircissement sur ce genre littéraire un peu à part, un peu snobé par les puristes et pourtant très présent dans la littérature actuelle.

Et moi pour cette interview très sympa !

Après avoir consulté Sara Agnès L. et Valéry K.Baran sur leur conception de l'érotisme en littérature, je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour découvrir une troisième auteure de récits érotiques à travers mon interview : Thalia Devreaux. Et avec elle non plus, je n'ai pas conclu...

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