Sang-couverture

La Fantasy est en plein essor dans le monde francophone. Outre les traductions de l'anglais qu'on nous offre en (sur-)abondance, un nombre croissant d'auteurs employant la langue de Molière tentent de s'illustrer dans ce genre plutôt ingrat pour un écrivain. Pourquoi ingrat? À cause de la présence écrasante de l'œuvre du Maître avec un grand M, j'ai nommé J. R. R. Tolkien, le créateur du genre dans l'ère contemporaine, qui lui a donné des balises assez étroites où il s'avère difficile de créer quelque chose de vraiment neuf - par exemple, le lecteur moyen (votre humble serviteur, pour ne nommer que lui) a du mal à s'imaginer une histoire de Fantasy sans un des peuples suivants: nains, elfes ou orques. De surcroît, Tolkien, en écrivain accompli, a placé la barre très haute au niveau du style pour ses successeurs. C'est pourquoi la tentation est très forte de voir dans les nouvelles moutures du genre de pâles copies de l'œuvre du Maître. Les seuls qui ont pu vraiment y échapper, à mon sens, ont fait appel à des ingrédients venant d'autres genres littéraires pour se démarquer - par exemple, la parodie pour Pratchett, ou le roman-savon pour George R. R. Martin.

Florence Cochet s'est attaquée à ce genre ingrat avec son roman "Le sang de la guerrière" publié aux éditions MxM Bookmark. Elle y raconte l'histoire de la combattante émérite Shandra, envoyée dans une mission périlleuse: le prince héritier de l'empire Thoril a été enlevé par les adeptes de Bhelan, le dieu-colère. L'on redoute que ceux-ci veulent le sacrifier pour délivrer Mordoch, le fils de Bhelan, de sa prison magique, lui permettant de plonger à nouveau le monde dans une guerre apocalyptique. Shandra doit donc libérer le prince et garder (ou mettre) Mordoch hors d'état de nuire. Elle est secondée par la sorcière Shyle, son ancien amant et maître d'armes Kalhen, et plus tard par Dragann, représentant du peuple Adryll (similaire aux elfes) qu'on avait cru disparu. Shandra se distingue en étant l'élue de Mael'Yenn, un sabre magique à la volonté propre, et en bénéficiant de la protection toute spéciale de la déesse Ashara, qui lui donne des pouvoirs de guérisseuse.

L'auteure nous offre une quête reprenant les éléments classiques du genre. S'il y a des surprises ou des éléments de suspense, ils se trouvent dans les détails de la quête et dans les détours suivis par les personnages avant d'arriver au but attendu. L'histoire est bien construite, sa progression est logique, et le rythme est bon. Côté divertissement, rien à redire.

Les personnages m'ont semblé bien conçus. La psychologie de Shandra, la mieux développée, est crédible, celle de Shyle la sorcière aussi. Kalhen le beau ténébreux reste une énigme, mais cela ne fait pas problème dans la mesure où on le voit à travers les yeux de Shandra. Les descriptions bien réussies des émotions et des sensations de l'héroïne aident le lecteur à s'immerger dans son monde et à partager son aventure.

Là où l'auteure s'est vraiment démarquée, à mon avis, est au niveau du style. Elle nous offre un vocabulaire recherché, des contrastes évocateurs, une précision de langage et une beauté dans les images que j'ai trouvé remarquables. Je n'exagère pas en disant que "Le sang de la guerrière" est le premier roman de Fantasy écrit en français que je garderai en mémoire pour la qualité de son écriture. Mon seul bémol concerne la narration faite du point de vue de l'héroïne, donc à la première personne, et au présent de l'indicatif. J'aurais préféré personnellement le bon vieux passé simple et la troisième personne, parce qu'ils me semblent mieux convenir à la littérature épique. Mais ces préférences personnelles de ma part n'entachent en rien la qualité souveraine du style de l'écrivaine.

Mon verdict d'ensemble est favorable. Florence Cochet nous offre bien plus qu'une énième copie du Maître. Si vous cherchez un agréable moment d'évasion, une histoire classique et divertissante de Fantasy racontée par une plume enchanteresse, je vous recommande "Le sang de la guerrière" sans hésitation.