"Oh non, écoutez Thérèse ! Rien que d'avoir pensé que c'était Noël, c'est déjà formidable !"

Ou comment ne pas vexer quelqu'un qui s'apprête à vous offrir un cadeau pourrave et redoute que ça vous déplaise. C'est toujours très utile pour ne pas plomber l'ambiance d'un réveillon, ce genre de phrase. Surtout qu'une affreuse serpillère - "Ah non, Pierre, c'est un gilet !" - n'est pas ce qu'il y a de plus facile à revendre sur Le Bon Coin. Et puis avec un peu de chance, votre belle-mère vous aura épargné ses fameux doubitchous de Sofia ou ce kloug dont Monsieur Preskovic a le secret. Car croyez-moi, même si vous n'êtes pas très bûche, vous vous direz que pour une fois, les traditions ont du bon...

Si vous ne savez pas d'où je tire mes références culturelles pour éviter de rater les festivités de Noël, c'est que vous vous vous êtes exilé sur une île déserte depuis plus de 35 ans sans aucun moyen de communication à votre disposition. Et dans ce cas-là, j'ai envie de dire que vous n'avez pas davantage de chance de lire cet article...

Parce que Le père Noël est une ordure, tout le monde connaît. Ses situations cocasses, ses répliques aussi irrésistibles qu'improbables, une interprétation au diapason, tout ce qui fait le sel de cette comédie grinçante et irrévérencieuse, au point de devenir au fil des années et des multiples diffusions télévisées un véritable film culte. Et pourtant, ce n'était pas gagné d'avance, au vu de son modeste succès au box-office lors de sa sortie en salle en 1982 (1,6 millions spectateurs). 

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Mais au fait, c'est quoi un film culte, finalement ?

Eh bien, c'est, dixit Wikipédia, un long métrage généralement original ayant acquis un groupe fortement dévoué de fans. Le terme ne désigne ni un genre au sens propre ni une qualité esthétique, mais qualifie un film en fonction de la façon particulière dont il est reçu par le public ou une partie du public. Un film culte possède un groupe d'admirateurs, et c'est en général un film qu'on aime ou qu'on déteste, mais ces propriétés ne suffisent pas à le définir complètement.

Les films cultes ont effectivement souvent la réputation d'être des œuvres excentriques qui n’obéissent pas aux règles du cinéma traditionnel, recourant par exemple à des techniques narratives et de réalisation hors des canons habituels du cinéma, et/ou qui explorent des thèmes considérés comme marginaux.

Bon ben pour le coup, Le père Noël... est complètement dedans, notamment de par son humour grinçant, décalé voire franchement noir par moment, hyper novateur pour l'époque (Les Nuls ne débarqueront sur le petit écran que deux ans plus tard).

Cela posé, revenons sur la genèse peu connue de cette grosse farce burlesque.

Petit flashback donc, à la fin des seventies, car ce film a d'abord été une pièce de théâtre.

1979 : la troupe du Splendid (du nom du café-théâtre créé par Christian Clavier, Michel Blanc, Gérard Jugnot et Thierry Lhermitte, quatre amis d'enfance qui se sont connus au lycée Pasteur de Neuilly-sur-Seine) surfe sur la vague du succès du film Les Bronzés, adapté d'une de leurs pièces Amour, coquillages et crustacés, et souhaite se lancer dans l'écriture d'une nouvelle pochade. Sauf que l'osmose des débuts de la troupe (1974) n'est plus vraiment au rendez-vous. Au départ, c'est Lhermitte qui a l'idée de la pièce mais avec des personnages bons et humains, à l'opposé de ce qu'ils deviendront par la suite.

Le déclic : le film d'Ettore Scola Affreux, sales et méchants (1976), qui est une vraie révélation, comme le confesse Josiane Balasko. Il est enfin possible de se moquer des pauvres. Yes !

C'est donc la comédienne qui a l'idée de situer l'action à Noël, époque de l'année durant laquelle les gens sont censés être le plus heureux. C'est également elle qui a pensé à utiliser comme cadre une association contre la détresse, la troupe s'étant même renseignée auprès d'une véritable association afin de s'informer de son action et de ses méthodes.

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Et quid de cette galerie de personnages hauts en couleur ? Eh bien, elle doit autant aux trois auteurs de la pièce (Jugnot, Lhermitte et Balasko) qu'aux différents acteurs qui les incarneront successivement sur scène. Car à l'origine, le personnage de Thérèse a été créé pour Balasko. Sauf qu'en raison d'un emploi du temps chargé, elle ne l'incarnera jamais et sera remplacée par Anémone, pièce "rapportée" du Splendid et en froid avec eux depuis car estimant avoir été mise à l'écart  pour les droits sur l'exploitation des DVD. C'est pour "réparer" l'injustice faite à Balasko que sera créé pour le film le personnage de Madame Musquin, absente de la pièce.

Le personnage de Josette (Zézette) a quant à lui été inventé par Thierry Lhermitte, qui s'est inspiré d'une SDF qui vivait dans son quartier et qui amassait des bouteilles vides dans un caddie pour les revendre à un marchand de vin. C'est cependant Marie-Anne Chazel qui a eu l'idée du chuintement : "J'ai eu l'idée des dents parce que je n'arrivais pas à la faire parler comme je voulais, car je voulais qu'elle ait un phrasé très rapide et un peu bizarre. Je suis allée voir mon dentiste et je lui ai demandé de trouver un moyen de chuinter. Et à partir du moment où j'ai mis cet appareil, pendant les répétitions, le personnage est arrivé ! Parce que j'étais comme protégée par un masque, ça n'était pas vraiment moi."  

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Quant au gimmick de Pierre Mortez, "C'est ç'la, oui ! ", c'était la phrase fétiche du premier agent de la troupe du Splendid. Thierry Lhermitte se souvient : "On ne pouvait pas savoir ce que ça voulait dire, parce que c'est une réponse qu'il faisait également à des questions très précises du genre : - Est-ce que je tourne demain ? - C'est ç'la oui !"

En tout, l'écriture de la pièce prendra trois mois, avec un premier titre encore plus trash : Le Père Noël s'est tiré une balle dans le cul. L'irrévérence est là, et Lhermitte le confirme : "On s'est appliqué à ce qu'il n'y ait pas de phrases normales." Emplois du temps divergents obligent, ni Josiane Balasko ni Michel Blanc (l'obsédé sexuel en voix off dans le film) ne seront au rendez-vous pour le lancement de la pièce, contrairement au succès public (200 représentations parisiennes et une tournée en province). Pourtant, ses créateurs n'y croyaient pas trop, jugeant l'humour qui s'en dégageait "trop spécial".

C'est au début des années 80 que se met à germer la volonté d'adapter la pièce pour le cinéma, avec Jean-Marie Poiré (plus tard réalisateur du film Les Visiteurs) à la barre. D'emblée, il a l'ambition d'en faire un vrai film (par opposition au théâtre filmé - une version de la pièce sortira toutefois en vidéo en 1985), de repartir dans une autre logique car pour lui la fin de la pièce est très mauvaise et s'emballe dans une espèce de caricature de grand guignol.

Il imagine même un dénouement différent de celui qu'on connaît, mais non retenu au final : Thérèse et Pierre seraient sortis du zoo et se seraient rendus dans une église pour se confesser à un prêtre, qui aurait été interprété par Michel Blanc. Horrifié, le prêtre aurait dénoncé les agissements de la bande à la police. Le film se serait terminé par une photo des protagonistes dans le box des accusés à la une d'un journal.

Mais alors, pourquoi il n'a pas marché, ce film ?

Son titre lui a sans doute porté préjudice. Déjà, pour obtenir les autorisations de tournage (notamment en extérieur), il a fallu ruser en utilisant un nom de code : Les bronzés fêtent Noël. Parce que le titre réel a bien du mal à passer en termes de promotion, au point que la RATP refuse de louer ses panneaux publicitaires pour l'affiche, et que certains cinémas se croient obligés d'ajouter diverses mentions sur leurs affiches : Le père Noël est une ordure... pas le vrai ou encore Le père Noël est... presque... une ordure.

35 ans après, que reste-t-il de cette comédie ?

En 1994, Le père Noël... a fait l'objet d'un remake américain intitulé Mixed Nuts, indisponible en DVD zone 2 (diffusé uniquement en VHS).

Et très récemment, Pierre Palmade (en temps que metteur en scène) a remonté la pièce sur une scène parisienne avec une jeune troupe d'acteurs.

Cela dit, l'interprétation originale est tellement ancrée dans la mémoire collective (le film doit également beaucoup à ses comédiens) qu'il est difficile de ne pas sombrer dans la pâle imitation ou dans la caricature. Car sans Lhermitte, Anémone, Jugnot, Chazel, Clavier et Balasko, Le père Noël... n'a pas tout à fait la même saveur...

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