Sarah Biasini, Romy & le cinéaste Claude Sautet en arrière-plan

Printemps 2019 : en surfant par hasard sur YouTube, je suis tombé sur cette interview radiophonique de Sarah Biasini, fille de l'actrice Romy Schneider et comédienne elle-même, scandalisée par la sortie du film de la réalisatrice Emily Atef sur sa mère, 3 jours à Quiberon. Un long métrage qu'elle juge "malsain", puisque malmenant la mythique icône en y distillant selon elle des contre-vérités, notamment concernant sur sa "prétendue" addiction à l'alcool et aux médicaments.

Sarah Biasini : "Le film [sur Romy Schneider] est malsain"

La vidéo date de début juin 2018, et m'a alors sérieusement posé question. Tout d'abord sur l'existence d'un nouveau biopic sur Romy (le précédent - et unique - datait de 2009 et n'avait alors été distribué qu'en DVD sur notre territoire : Romy, le film), puis sur ces soi-disantes contre-vérités qui étaient pourtant de notoriété publique.

Etant depuis fort longtemps passionné - voire fasciné - par le destin tragique de Romy, qui est en quelque sorte l'inspirateur originel de mon roman en cours d'écriture depuis plus de 7 ans, il me fallait donc pousser le bouchon plus loin. Par intérêt cinéphile autant que par nécessité. J'avais déjà visionné et lu des tas de choses sur l'actrice, mais mes recherches devaient élargir davantage le champ de mes précédentes investigations. Oui, il me fallait "enquêter" pour tenter de démêler le vrai du faux, les idées reçues, la réalité, les fantasmes, tout ce qui tourne autour du mythe de l'ex-Sissi. Tous ces mystères qui l'entourent depuis sa disparition, le 29 mai 1982, à l'âge de 43 ans.

Romy & Sarah

Et ma première interrogation fut celle-ci : et si Sarah Biasini méconnaissait le vrai visage de sa mère ? Supposition tout à fait plausible étant donné qu'elle n'avait que 4-5 ans lorsqu'elle s'éteignit dans de troubles circonstances. Et si on avait tu à l'enfant qu'elle était toutes ses névroses ? Cette hypothèse pourrait tenir la route s'il n'y avait pas eu autant de biographies publiées à son sujet, autant de reportages ou rétrospectives diffusées depuis lors. Serait-ce alors un réflexe pour préserver l'image publique de cette femme, déjà tant malmenée par la presse de son vivant, l'image d'une légende qu'il est malvenu d'écorner en présentant 3 jours à Quiberon comme un "vrai" biopic détenant la vérité intrinsèque sur les tourments intimes d'une femme aculée par les vissicitudes de sa propre existence ? C'est beaucoup plus probable. Reste que le doute est permis, et que la ligne de défense choisie par Sarah n'était peut-être pas la meilleure option possible s'il s'avérait que Romy était vraiment addict à l'alcool et aux médicaments. Car elle aussi distillerait sa part de contre-vérités...

 

Daniel Biasini & Romy Schneider en 1975

Premier élément de mon investigation : une interview de Daniel Biasini, second mari de Romy et père de Sarah, accordée à Laurent Delahousse en juin 2018, toujours en réaction à la sortie du film 3 jours à Quiberon. Et ce qui ressort de cette entrevue, c'est principalement l'occultation, par la plupart des médias et dans l'imagerie publique, des moments les plus heureux qu'a pu vivre Romy entre 1972 et 1981. Mais lui-même occulte certains évènements qui les ont assombris, comme une fausse couche avant qu'elle ne tombe enceinte de Sarah, le suicide de son ex-mari - père de son fils David - en 1979, et leur propre divorce, difficile, qu'il passe sous silence en n'y faisant allusion que très pudiquement ("je pardonne tout à Romy durant cette dernière année"). Cela dit, il me paraît tout à fait normal qu'il ne veuille garder en tête que le meilleur de ce que fut sa vie avec Romy. Là où je suis moins convaincu, c'est quand il nie l'addiction de l'actrice à l'alcool et aux médocs, alors même qu'Alain Delon, ex-fiancé et ami de Romy, évoque explicitement cette addiction dans sa lettre posthume à celle qu'il appelait "Ma Puppelé" ("petite Poupée" en allemand), parue dans Paris-Match en juin 1982 : " [...] mais il rentre chez lui, le mythe, le soir. Alors il n’est que Romy, rien qu’une femme, avec une vie mal comprise, mal reçue, mal écrite dans les journaux, assaillie et traquée. Alors, il s’use, le mythe, dans sa solitude. Il s’angoisse. Et plus il est conscient, et plus il tombe, à doses plus ou moins répétées, dans les béatitudes de l’alcool et du tranquillisant. Ça devient habitude, puis règle, puis nécessité." Laurent Delahousse abondait aussi dans ce sens dans l'émission Un jour, un destin, qu'il avait consacrée à la comédienne, il y a de cela plusieurs années en arrière. Enfin, dans la présente interview, Daniel Biasini réfute l'état dépressif de son ex-épouse, notamment au moment du tournage du film L'important c'est d'aimer (1975), d'Andrzej Zulawski, ce qui va une fois de plus à l'encontre de ceux qui ont côtoyé Romy de près. C'est le cas  du cinéaste précité, qui parlait d'elle en ces termes, en 2012 : "Elle était la personne la plus malheureuse que je connaisse."

ROMY SCHNEIDER PAR DANIEL BIASINI - France 2

Romy, Daniel, David & Sarah en 1977Là encore, on peut attribuer les dénis de Daniel Biasini à l'amour qu'il porte encore à Romy, à la préservation de l'image qu'il veut conserver d'elle et qu'il aimerait que le public ait pour toujours, en mémoire de la légende qu'elle est pour beaucoup de cinéphiles, elle qui a inspiré la vocation de tant de comédiennes : de Vanessa Paradis à Claire Keim, en passant par Julie Gayet.

Deuxième élément de mon investigation : Romy, une longue nuit de silence, une biographie écrite par Sarah Briand, journaliste et proche collaboratrice de Laurent Delahousse, parue au printemps 2019 chez Fayard. Outre l'avantage d'être hyper récente, cette bio avait la caution des Biasini et de Delon (qui y a participé étroitement), tout en étant le fruit d'un travail journalistique. Très riche en informations, notamment sur le background de l'univers cinématographique, mais aussi sur la personnalité de Romy, ce court bouquin corrobore ce que je savais de l'actrice. Car oui, l'alcool et les anxiolytiques faisaient partie du quotidien de Romy, en particulier quand elle allait mal. J'ai aimé le style d'écriture, l'angle choisi - le fil rouge étant la nuit et le lendemain du décès de Romy -, le témoignage de Delon à la toute fin du livre, l'émotion qui s'en dégage... Romy-une-longue-nuit-de-silenceEst-ce pour autant l'indubitable vérité sur l'ensemble des sujets abordés ? Je serais, pour ma part, plus réservé sur ce sujet. En cause, la grande prudence avec laquelle l'auteure parle des "choses qui fâchent", en particulier les relations qu'entretenaient Magda Schneider - la mère de Romy - avec Hitler. Par ailleurs, j'ai relevé une incohérence de dates (qui se joue à quelques semaines mais semble illogique) et un manque de précisions qui peut laisser perplexe. Est-ce dû à une facilité narrative, à la caution conditionnelle des Biasini ou à l'intention respectueuse du mythe de la part de l'auteure ? Cela interpelle clairement en tout cas.

 

Troisième et dernier élément de mon investigation : 3 jours à Quiberon, ce fameux film qui a tant outragé les Biasini, mais sur lequel Delon, "gardien" de l'héritage "Romy", ne s'est jamais publiquement prononcé. Alors, est-ce un "vrai" biopic racontant la "vraie" Romy intime ou un simple tissu de "sous-entendus totalement mensongers [...] avec une volonté de dégrader son image", comme le scande sa fille ?

Mais avant tout, de quoi parle ce long métrage ? Nous sommes en avril 1981, une année noire pour l'iconique comédienne, et le début de la fin pour elle. En plein divorce avec Daniel Biasini, en froid avec David, son fils alors âgé de 14 ans, elle accepte de donner une interview sur l'ensemble de sa carrière à un journaliste allemand, Michael Jürgs, assisté par un photographe de renom, Robert Lebeck. Une mise à nue quasi désinhibée, qui paraîtra dans le magazine Stern. Sous un superbe habillage noir & blanc inspiré des clichés originels de Lebeck, 3 jours à Quiberon retrace les conditions de réalisation de cette interview, avec une excellente reconstitution de l'époque en termes de décor ou d'ambiance, façon documentaire "backstage" ou "making of".

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Est-ce pour autant un biopic ? D'ordinaire, un "vrai" biopic balaie grosso modo l'ensemble de l'existence de l'artiste mis en lumière, de manière plus ou moins biaisée, suivant le parti pris du réalisateur. Un "vrai" biopic permet peu ou prou de découvrir un artiste, même si on ignore tout de lui et de son oeuvre, à l'image de La môme ou Cloclo. Ce n'est pas le cas ici. Oui, mais il existe bien certains biopics consacrés à une période très resserée de la vie d'une célébrité, comme Coluche : l'histoire d'un mec, réalisé par Antoine de Caunes et qui s'intéresse exclusivement à la période "campagne présidentielle" de l'humoriste. 3 jours à Quiberon s'apparente-t-il plutôt à ce style de biopic ? Là encore, la réponse est non, la principale différence de ce long métrage avec un "vrai" biopic résidant dans le fait que la cinéaste Emily Atef a purement inventé certaines scènes, qui côtoient habilement d'autres dont la réalité est clairement avérée. Elle le revendique d'ailleurs, et assume pleinement sa démistification de l'icône en se justifiant ainsi : "La chose qui m’a tout de suite frappée, c’est que ces photos de Robert Lebeck, ce ne sont pas du tout les photos d’un mythe, d’une grande actrice impressionnante, mais les portraits sans filtre d’une femme à nu, sans maquillage, absolument pure dans sa détresse. Ça a fortement résonné avec mon cinéma. Tous mes films, d’une certaine façon, parlent de ça. Une femme, quel que soit son âge, qui traverse une crise existentielle, prise entre ses démons intérieurs et son envie de vivre." Et force est de reconnaître que ce long métrage a un certain panache, même si l'exercice de style a ses limites et qu'il faut l'aborder en ayant bien conscience de l'effet "miroir déformant" qu'il présente. Parmi les contre-vérités distillées, on peut citer la scène finale, montée de toute pièce pour aller dans le sens du propos du film. La séance photos avec la toute jeune Sarah ressemble à celle qui a effectivement eu lieu près de dix ans plus tôt, mais avec son fils David. Il y eut bien une séance photos postérieure à l'interview "Stern", mais avec un David adolescent, peu avant son accident mortel. Autre contre-vérité : Romy avait signé son interview sans la relire, contrairement à ce qui est montré dans le film.

3 JOURS A QUIBERON Bande Annonce (2018) Biopic

Et c'est en cela que ce long métrage est "dangereux", en étant très proche de la manipulation publique qu'il fustige, bien que la cinéaste dise s'être s'appuiée sur les témoignages des vrais "acteurs" de l'époque (Michael Jürgs et Robert Lebeck, mais aussi les clients et le personnel du Sofitel). En mélangeant habilement le vrai et le faux, la réalisatrice prend délibérément le risque de "piéger" le spectateur qui méconnaîtrait la vie de Romy, et prendrait le tout pour argent comptant. Et ce d'autant plus que les acteurs ainsi mis en scène sont criants de vérité, tant dans leurs attitudes que dans leur ressemblance physique avec les vrais protagonistes - une incarnation proche de la perfection.

C'est vraiment cette ligne de défense-là qu'auraient dû adopter Sarah et Daniel Biasini face à ce qu'on peut considérer comme un procès à charge, loin des panégyriques que constituent parfois les "vrais" biopics. Oui, je comprends leur indignation légitime, moins leur ligne de défense. Parce que 3 jours à Quiberon  présente, avec une certaine complaisance "malsaine" - pour reprendre le terme de Sarah -, Romy sous un jour peu flatteur : celui d'une femme vulnérable, complètement cassée et à la limite de la folie. Et dont on abusera, plus ou moins à son insu, de la faiblesse. Et l'on peut d'ailleurs se demander pourquoi elle avait accepté d'accorder cette interview dans ces conditions. A mon sens, c'était pour régler ses comptes avec la presse et le public allemands, pour briser cette image d'éternelle Sissi qu'elle exécrait. Une image trop lisse. Une image fantasmée, comme celle que les Biasini fantasment, aux antipodes du fantasme d'Emily Atef.

3 jours à Quiberon est donc davantage à considérer comme un long métrage librement inspiré de faits réels, éléments constitutifs de la vie d'une célébrité ayant réellement existé, une fiction, plutôt qu'un biopic.

Romy photographiée par Robert Lebeck en 1976

En définitive, le destin de Romy n'a pas fini d'exalter passions et fantasmes. En effet, quand on essaie d'être au plus près de ce qu'a été la femme derrière l'actrice, il est difficile de s'affranchir du mythe, et lorsque l'on tente de s'en affranchir, le crime de lèse-majesté n'est pas loin. Aux yeux du public, et de tout ceux qui l'on aimée, elle a emporté ses secrets les plus intimes dans sa tombe. Daniel Biasini sait bien sûr plus de choses qu'il ne veut bien en dire, mais choisit la pudeur, contrairement à Delon. Au fond, le magistrat Laurent Davenas n'a-t-il pas eu raison de signer son permis d'inhumer sans autopsie, afin de ne pas "casser le mythe" ?

Mag-JE-v--Aventador