JE-lectures

Au détour d'une interview donnée à l'occasion d'Eclats de vies, la novella sentimentale contemporaine que j'ai co-écrite avec Laurie Godichot, à la question "Si tu devais être un roman, lequel serais-tu et pourquoi ?", une seule réponse m'est venue à l'esprit spontanément, sans réfléchir : Le Grand Meaulnes (d'ailleurs, Grégoire, le héros masculin d'Eclats de vies, y fait référence et ce n'est pas un hasard). Parce que de toutes les lectures imposées, c'est assurément celui, avec Le Horla de Maupassant, qui m'a laissé les plus beaux souvenirs...

Je l'ai lu adolescent et ne l'ai jamais rouvert depuis, et pourtant il est encore ancré en moi près de 30 ans après avoir tourné ses pages... Ah, si vous saviez comme j'aurais adoré être Augustin Meaulnes, personnage romanesque par essence !

Le Grand Meaulnes

Le Grand Meaulnes, c'est à la fois une histoire d'amitié au parfum d'aventures, l'histoire d'une passion amoureuse, des rêves fous de l'adolescence, du passage de l'enfance à l'âge adulte. Et c'est sans doute pour cela qu'il m'a plu, qu'il a parlé à l'ado que j'étais, il m'a fait rêver. Ce bouquin m'a cueilli littéralement, m'a séduit de par son aspect mystérieux, très romanesque, très fantasmagorique. Il est très romantique quand on y pense, et pourtant, au même âge, mon épouse a détesté ce livre. J'ai toujours trouvé ça curieux d'ailleurs, le fait qu'elle le déteste. Serait-ce un livre exclusivement destiné aux garçons ? Peut-être, parce que ce roman est finalement très personnel et intimement lié à la rencontre de son auteur Alain-Fournier (de son vrai nom Henri-Alban Fournier) avec Yvonne de Quiévrecourt (Yvonne de Galais dans le roman, c'est elle), une rencontre "coup de foudre" qui l'habitera pendant près de 8 ans, temps nécessaire à la genèse difficile du Grand Meaulnes. Car Meaulnes, c'est lui, en romancé mais c'est lui.

"Avec quel émoi Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de l'étang, il avait eu très près du sien le visage désormais perdu de la jeune fille ! Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu'à ce qu'ils fussent près de s'emplir de larmes. Et il se rappelait avoir vu, comme un secret délicat qu'elle lui eût confié, un peu de poudre restée sur sa joue...
A terre, tout s'arrangea comme dans un rêve. Tandis que les enfants couraient avec des cris de joie, que les groupes se formaient et s'éparpillaient à travers bois, Meaulnes s'avança dans une allée, où, dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près d'elle sans avoir eu le temps de réfléchir :
« Vous êtes belle », dit-il simplement."

Ces mots qu'Augustin Meaulnes prononce à l'adresse d'Yvonne de Galais sont ceux qu'il a prononcés lui-même à sa muse en 1905. Il avait alors 18 ans.

Son roman lui tenait particulièrement à coeur, à tel point qu'il écrira dans une lettre à l'attention de son ami Jacques Rivière, en date du 02 mai 1913 : "Je ne demande ni prix ni argent, mais je voudrais que Le Grand Meaulnes fût lu."

Et il le sera, au-delà de toutes ses espérances puisque, outre les quelques 5 millions d'exemplaires vendus en poche édités par Fayard depuis 1971, on dénombrerait plusieurs dizaines de millions de lecteurs à travers le monde sur près d'un siècle, avec pas moins de 6 traductions anglaises, plusieurs traductions en allemand ou espagnol, 6 éditions en italien, 5 traductions en japonais... Sans compter les diverses éditions en portugais (au Brésil), en serbo-croate, en suédois, en roumain, en breton (à Brest), en arabe et en chinois !*

Par ailleurs, selon un sondage réalisé par le CSA en novembre 1999 pour Le Parisien-Aujourd’hui, Le Grand Meaulnes fait partie des dix œuvres littéraires qui ont marqué le XXe siècle, avec Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway et L’étranger d’Albert Camus.*

Mais du vivant de l'auteur, me direz-vous, qu'en était-il (étant donné qu'il est mort au champ d'honneur pour la France en 1914 à l'âge de 27 ans) ? Eh bien il manqua de peu le prix Goncourt (en 1913) et la presse fut, de son côté, plutôt élogieuse.* Et il ne sera finalement que l'homme d'un seul roman, parce qu'en dehors de quelques poèmes, nouvelles, essais ou articles publiés dans des revues ou des journaux entre 1907 et 1914, le destin ne lui laissera pas le temps d'achever son second roman Colombe Blanchet, ni même sa pièce de théâtre La maison dans la forêt.

Le Grand Meaulnes n'est, quant à lui, tombé dans le domaine public qu'en septembre 2009 à cause des prorogations de guerre.

Aujourd'hui encore, il reste l'un de mes plus grands coups de coeur littéraires. En revanche, évitez la très décevante et fade adaptation cinématographique sortie en 2006 (je ne connais pas celle de 1967), réalisée par Jean-Daniel Verhaeghe avec un Jean-Baptiste Maunier (2 ans après Les Choristes) absolument pas crédible dans le rôle de François Seurel, en particulier à l'âge adulte. Elle vous dissuaderait grandement de vous (re)plonger dans ce bijou littéraire qu'est le roman.

 

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*Source : legrandmeaulnes.com

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