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À ce jour, Ahava Soraruff a déjà deux romans publiés à son actif. Son premier, « Baby Jane à Broadway », a paru en octobre dernier aux éditions Charleston. Je me permets un retour tardif sur ce petit bijou parce qu’il en vaut définitivement la peine.

D’abord, l'idée de départ est très originale : Tess, une juive hassidique et agoraphobe, se présente aux auditions d’un spectacle burlesque. Cette combinaison même — hassidique, agoraphobie, burlesque — fait à tout le moins écarquiller les yeux. Contre toute attente, Tess parvient à convaincre Peter, le metteur en scène du spectacle, de l’engager. On suit ensuite l’évolution de lhéroïne alors qu’elle surmonte peu à peu sa peur des grands espaces publics et sa pruderie, de même que le développement de sa relation amoureuse avec Peter, un personnage mélancolique qui en fera voir de toutes les couleurs à la jeune femme. L’histoire est racontée à une époque ultérieure, dans le cadre d’une conversation entre Tess et sa fille adulte Charlotte au sujet de son père (Peter, évidemment) dont elle ignorait tout jusqu’à présent. La narration alterne entre les échanges mère-fille, vécus du point de vue de Charlotte, et les réminiscences de Tess sur cette époque agitée mais heureuse de sa vie.

L’une des plus grandes forces de ce roman est la psychologie fouillée du personnage principal. Ses peurs, ses tics, ses limites qu’elle se force à outrepasser sont décrits en détail avec beaucoup d’humour. L’auteure nous fait croire à fond au cheminement atypique de son héroïne en lui donnant une trajectoire réaliste dans son irrégularité, trois pas devant, deux pas derrière, et en dosant savamment les épreuves qu’elle lui fait subir. On embarque avec Tess sur un manège de montagnes russes émotionnelles, comptant les pas sur le trottoir avec elle pour maîtriser sa panique et partageant son incompréhension du caractère à gifler de Peter. Si certains personnages pâtissent un peu de toute l’attention accordée à l’héroïne — je songe en particulier à John, le mari que Tess quitte suite à une infidélité de celui-ci, dont les contours ne dépassent pas l’esquisse — on ne sent jamais de vide, on n’a pas l’impression de manquer quelque chose.

La romance improbable entre la jeune femme traumatisée et l’homme d’âge mûr cuvant l’amertume de ses échecs passés est aussi réussie. Elle offre des moments touchants d’émotion sans jamais tomber dans la guimauve. Une scène en particulier — lorsque Peter, en tête-à-tête avec Tess, lui retire délicatement la perruque qu’elle portait par pudeur même lors des répétitions de son numéro burlesque — m’a touché par sa charge émotive.

Ces éléments bénéficient d’une plume fluide et alerte, plus littéraire qu’on ne s’y attendrait pour une romance, mais qui ne tombe jamais dans le tape-à-l’œil stylistique. Les dialogues entre Tess et Peter, en particulier, ont du mordant et de la verve, c’est du bonbon à lire.

En résumé, Ahava Soraruff nous offre avec « Baby Jane à Broadway » un roman touchant, divertissant et original, un portrait en profondeur d’une femme hors de l’ordinaire à laquelle on s’attache.