Définir le genre Western représente un défi assez coriace, en particulier en ce moment, où il a tendance à "se chercher".

On trouve dans "L'homme qui tua Liberty Valance" une réplique qui répond assez bien à la question :

« On est dans l'Ouest, ici, Monsieur.
Quand la légende est plus belle que la vérité,
on imprime la légende. »

Légendes d'un temps de changements.  Celui de la Conquête de l'Ouest. 

Le genre Western, c'est bien connu, est américain, et comme tel il est chez nous exotique. Il a été très à la mode pendant un temps, puis totalement délaissé. Depuis les années 80, les collections littéraires western avaient cessé d'exister. Il en est réapparu une en 2010, qui a cessé d'exister en 2015 (Editions Eastern, petite structure). La même année, deux grands éditeurs en créaient une : Actes Sud et Télémaque, avec cette différence qu'eux misent sur des auteurs US déjà connus, et de plus, sur une vision du western très historique. Entre temps, le roman western a appris à se caser dans d'autres genres, notamment les collections Thriller (non? le western serait-il violent?).

Buffalo-Bill---300

C'est aussi un genre très cinématographique, pour ne pas dire, avant tout cinématographique. Il serait malgré tout abusif de s'attarder trop sur ce "avant tout" car ce serait négliger la Bande Dessinée, qui a beaucoup participé à faire vivre cette mythologie moderne. Je pense notamment à Lucky Luke et Blueberry, chacun l'aura deviné, mais les gosses de ma génération se souviendront peut-être de Petit Renard et de Capitaine Apache, et il y en a d'autres.

S'il faut en chercher les origines, on se rend compte que ce genre remonte... aux temps où la légende était encore une réalité. Les premiers romans assimilables au genre datent du XIX°, le cirque de Buffalo Bill jouait sur le folklore du West et le rêve d'aventure, enfin, le tout premier film Western connu date de 1903 (le dernier "Territoire" est devenu "Etat" en 1912). Ce premier western, logiquement, serait à classer dans les polars se déroulant en cadre de voyage (d'autant qu'il s'agit d'une attaque de train).

Etant américain de naissance et l'étant longtemps resté, le Western a été fort marqué par l'histoire sociale et cinématographique des USA. Oui, je reviens encore au cinéma. C'est comme ça. Même s'il n'y a pas que ça, il y a quand même surtout ça. Hé oui, hé oui. Surtout pour nous, lointains voisins de l'Ancien Monde qui ne foulent les Grandes Plaines et les Rocheuses qu'en photos.

Je reviens sur "L'homme qui tua Liberty Valance"...
Le Train où débute et se termine ce film se déplace entre Est et Ouest, mais on pourrait tout aussi bien dire qu'il voyage dans le Temps. Le héros revient sur les lieux de sa jeunesse. Là, il se trouve interviewé par des journalistes de la gazette où il a lui-même travaillé. Mais... Après toutes les leçons que la vie lui a apprises, il en apprend une de plus (voir plus haut, en gras).

Non, il n'a pas effectué un voyage vers son passé. Erreur de destination.

Liberty-Valance

La "grande période" du Western classique, ce sont les années 50. Il y en a de beaux avant, mais c'est un moment de grand fourmillement. C'est aussi le "début de la fin" du Code Hays. Le Western, qui bénéficiait d'un peu plus de liberté que d'autres genres, se dégage encore plus. C'est aussi le moment où le coucher de soleil final n'est plus en noir et blanc, et la prairie non plus. Globalement l'esprit est plutôt optimiste, même s'il est souvent mélancolique, voire inquiet. Au travers des difficultés, le regard se porte vers l'avenir, pour bâtir une vie, ou des vies.

Pour ma part, je leur trouve beaucoup de charme, à ces western style Hays. Les réalisateurs ont usé de beaucoup de poésie pour zig-zaguer entre les interdits et les impératifs... Seulement les bastons où le héros ne froisse pas sa chemise, les aventuriers qui ne disent jamais de gros mot parce que c'est réservé au méchant : ça ne marche que s'il n'y a pas de concurrence. Pendant ce temps, le cinéma européen ne se gêne pas. Or, la loi s'en mêlant, le cinéma US a mis de l'importation dans ses salles. Quand on fait vivre une légende de coups de poings, il faut vivre avec son temps. Voilà bientôt que la TV s'en mêle (elle échappe au code Hays). Le cinéma US va devoir se mettre au pas ?

Y parait que coups de poings c'est sans S à poing...
Vu le nombre de poings dans un western, pas de chichi.

Détour en Europe. On m'attend au tournant. Tout le monde a pigé. Après le grand méchant polar européen où on castagne pour de bon, voilà le spaghetti. Qui ne fait pas dans la dentelle, et prend la légende à rebours. Fini le héros propre sur lui. Place à la crasse. Fini les héros, même. Place à l'anti-héros. Fini la pure demoiselle en détresse ou qui attend au ranch. Place aux filles de joie ou même à l'absence de nana. Cette fois, l'avenir est très incertain. Pas toujours inexistant, malgré tout, mais très flou.

L'image finale de "Il était une fois dans l'Ouest", avec le train qui arrive sur cette fichue gare enfin bâtie, représente une superbe ouverture d'avenir... mais les personnages ont intérêt à avoir du courage et ça tombe bien, ils en ont.

Un western qui se veut plus réaliste de mise en scène, et l'est. Mais change les personnages. Exit les braves gens tranquilles qui ont trouvé leur lopin de terre. Place à ceux qui cherchent l'Eldorado.

Ouais, ouais... je simplifie. Mais ça serait trop long de détailler le casting.

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Fatalement, une fois libéré de ses entraves, le cinéma US suit la route tracée.

Surrenchère, l'air de rien, la pente de violence s'accentue. Après avoir été plus réaliste, le western devient clairement brutal et effrayant. Le West devient la porte de l'Enfer, et ne s'en cache pas, bien au contraire. On avait produit, dans les années 50 jusqu'au conte de Noël western. La tendance part en sens totalement inverse. On nomme cette période "Western Crépusculaire". Le western se frotte à tous ses démons en même temps. Dans les années 80, le genre s'essouffle, à force d'aventuriers violents. Puis le crépuscule semble toucher à la nuit. Pour nous autres, public européen et loin du lieu de production, les écrans se font très rares. La violence atteint des extrêmes et le "the end" dégouline d'angoisse. Jusqu'à l'an dernier, je croyais le summum atteint avec "Impitoyable" (1992). Raté. "Les huit salopards" (2016) le dépassent. Les deux étant superbes. Mais... le 2°, c'était trop pour moi. J'ai fermé les yeux.

Fatalement, une fois entré dans la nuit, il faut en sortir.

Dans les années 90, il y a eu des soubresauts pour rebondir, mais en prenant comme thème le pacifisme et comme cadre la guerre (logique). Difficile de produire quelque chose de vraiment encourageant tout en restant réaliste, dans ces conditions. Un réalisme qui était très loin de celui des deux films de l'an dernier. En 1990, "Danse avec les Loups" a adouci le roman dont il est tiré (1984), et c'est un peu dommage. Il y a eu aussi, le dernier des Mohicans (1992). Même combat, si j'ose dire. Très beau film où les Indiens ne sont que des alliés temporaires (et on sait comment ça a fini). Un roman adapté à l'écran plusieurs fois, soit dit en passant (et pour ceux qui aiment Hugo Pratt, ils peuvent aller faire un tour sur la BD "le chemin des amitiés perdues").

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C'est bien connu: l'ouest, c'est là où le soleil se couche. Une fois qu'il a terminé... Ben... Pas grand-chose. Du moins au cinéma. Pour les amateurs de BD, il y avait encore de quoi rêver. Notamment la chemise jaune de Tex Willer se rappelant à vous à chaque visite au marchand de journaux.

Sans oublier la TV, soit avec des séries (y'en a des cultes) soit pour des films rentrés dans les classiques.

Et maintenant ? Hé bien, maintenant, il faut que le soleil se lève, et que les aventuriers choisissent la route à prendre.

La ligne éditoriale de Actes Sud définit sa collection "L'Ouest le vrai" par l'aspect historique.  Pour Télémaque, je ne sais pas.

Les amoureux du genre sont-ils prêts, pour autant, à renoncer aux figures de légende et aux épopées ?

Est-ce que les deux sont incompatibles ?

Le cru western 2016 (décembre 2015, pour les puristes...) comportait (personne n'aura loupé au moins l'affiche) : "The Revenant". Une pure merveille, qui à mon gré allie très bien le réaliste et l'onirique, le psychologique et le physique.  Pas 100% réaliste, non. Ni exempt de légende non plus. En tous cas, une belle renaissance, impeccablement ajustée. Seul bémol qu'on pourrait y mettre : excellent pour prouver que les sensations fortes n'ont pas besoin d'une baston et que Mère-Nature vaut bien plus que ça, mais sans doute trop "raide" pour attirer plus que les passionnés du genre (encore faut-il qu'ils n'exigent pas leur baston), et ceux des films de "voyages en grands espaces". Montre un chemin, mais ne suffira pas à en faire une route.

Il y en a eu d'autres, entre-temps. Récemment, est passé sur France 3 "Open Range" (2003... ça fait déjà un bout) qui relève de ce même esprit "vie des colons et réalisme tranquille".  Pour renouveler un genre, il faut des oeuvres de grande ampleur (ou un raz de marée spontané, mais c'est rarement ordonné). Malgré pas mal de baston, bien plus calme que le "revenant", moins flippant, et une touche de romance en plus. Plus classique. Plus grand public, quoi.

Et la suite ? On verra dans 10 ou 15 ans...

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Klik-Selene-CJe vais m'autoriser un peu d'auto-pub
sur mon blog perso, vous pouvez trouver des articles "ciné western".

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Images =
Buffalo Bill et son spectacle
L'homme qui tua Liberty Valance (1962)
CocoBill, le cow-boy spaghetti, BD de Jacovitti
Edward Curtis, photographe XIX°
Georges Catlin, peintre XIX° (reporter à palette, en somme)