J’étais à la bibliothèque, tout timide devant le rayon philosophie, quand un livre me fait : « Pssst, canaille ! »

Je me saisis du livre avec un froncement de sourcils, n’ayant guère l’habitude d’être interpellé de la sorte. Le pavé est austère et volumineux. Il se radoucit, et avec un ton que l’on emploie pour parler à un marcassin égaré dans un atelier de souffleur de verre, il m’explique : « Demande à un crapaud ce qu’est la beauté, le grand beau, le to kalon ! Il te répondra que c’est la femelle avec deux gros yeux ronds, sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. »

Merci pour l’érection, Voltaire. J’ai compris : je n’écrirais pas cet article. J’allais partir en direction des ouvrages sur les batraciens, avec les schémas de dissection et toutes les cochonneries salaces dont je raffole ; mais le pauvre monsieur me tient par la jambe. Il doit s’ennuyer à mourir dans le coin ! Il me raconte donc sa vie d’un ton enjoué :

« J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophe ;

Que cela est beau ! disait-il.

Que trouver là de beau ? lui dis-je.

C’est, dit l’autre, que l’auteur a atteint son but.

Le lendemain, il prit une médecine qui lui fit du bien.

Elle a atteint son but, lui dis-je, voilà une belle médecine ? »

 Denis Diderot dont le propos est tiré d’un M. Hutcheson nous éclaircit. Un objet désagréable, s’il se trouve utile, ne nous parait pas plus beau. De même, un bel objet, s’il est nuisible, ne nous parait pas plus laid.

Le beau, ces messieurs s’accordent à le dire, se reconnaît au plaisir qu’il nous donne.

 Dans notre joli forum, les sensibilités sont diverses. Certains s’offusqueront au nom de l’art à la lecture d’une prose « efficace ». Les autres dénonceront un pur esthétisme, creux ou maniéré ou cryptique. Je caricature, peut-être ? Il s’agit ici d’introduire la compréhension des uns envers les autres et de démontrer que, contre toutes attentes, vous êtes tous les amis du beau : le vôtre.

 Les sciences fondamentales, nous en pensons souvent qu’elles n’ont rien à voir avec l’émotion esthétique, toutes préoccupées qu’elles sont de se construire par l’usage de la raison, de la logique, de l’expérience, d’instruments techniques et de la mesure. Pourtant, le beau et le vrai ont parties liées. Le vrai se nourrit de la perception esthétique qui accompagne son élaboration et sa formulation. Et le beau trouve dans ce qu’énonce le vrai, matière à admiration et méditation.

Le beau dans le vrai. Le vrai par le beau.

Imaginez-vous résoudre les énigmes de l’univers à l’instar de nos amis astrophysiciens. Des problèmes à la complexité outrancière. Où se trouve le beau là-dedans ?

 Henri Poincaré nous apporte la réponse : « […] L’on voit que le souci du beau nous conduit aux mêmes choix que l’utilité. Et c’est ainsi également que cette économie de pensée, cette économie d’effort […] est une source de beauté en même temps qu’un avantage pratique. »

Par économies, il faut entendre que, lors de l’élaboration, l’esthète des mathématiques se dépouille au fur et à mesure des complexités inutiles qui parasitent l’essentiel. Il concentre le vrai afin d’atteindre le raisonnement le plus pur, l’élégante simplicité, le beau. Je sers donc aux « efficaces » une phrase sortie de mon chapeau : la beauté d’une phrase n’est pas dans l’esthétique des mots, l’harmonie des sonorités, les artifices d’un style, mais dans la justesse de ce ton où la pensée apparaît nue et sincère.

 Qu’en est-il de l’autre belligérant ? Pour mon propos, je vais rapprocher cet aspect du beau à celui de la poésie. Mon opinion personnelle sur cette chose étrange et délicate qu’est la poésie, c’est que la nature de l’homme devrait la lui rendre incompatible. Il me semble qu’il se fait lui-même plus délicat qu’il ne l’est.

 

L’Albatros, de Charles Baudelaire, 1861

 

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

 

Cela est grand et beau et bon pour l’art, mais ne la débarrasse pas des charges ; maniérée ou cryptique, la poésie ? Le propos suivant m’ouvre à la compréhension de la poésie et j’aurais bien été bien en peine de formuler des propos plus élégants que des borborygmes sans le concours d’une mystérieuse étudiante en école d’art. Elle m’explique, donc :

« Ce n'est pas tant son esthétique — qui parfois, peut sonner un peu superficiel — que son pouvoir de mettre des mots infiniment justes sur les émotions qui nous traversent sans qu'on puisse forcement les définir. C'est ça le pouvoir de la poésie. En vers libre, surtout. La rime est trop « ornementale », trop « raisonnable » alors que l'esprit humain se veut chaotique. Le pouvoir de traduire des choses de l'ordre de l'inconscient et du ressenti le plus intime en des mots débarrassés de leur carcan : car par définition, un mot n'est qu'une étiquette posée sur un concept qui a pourtant autant de définitions et d'approches différentes qu'il y a d'humains sur terre.

Et la poésie, que ton esprit raisonnable nomme « cryptique », fait pour moi l'effort de vaincre cette étiquette rigide des mots pour s'approcher au plus près de l'émotion pure telle qu'elle afflue dans l'esprit, c'est-à-dire un peu évanescente, onirique, absurde. C'est tout un art. »

En somme, mes charges reposaient sur une incompréhension du genre. La poésie ne cherche pas à magnifier le langage, mais à exprimer la magnificence d’un sujet. Les émotions par exemple, dans la poésie lyrique dès le XVIème siècle.

 C’est ainsi que nous revenons à M. Hutcheson qui fait la nuance entre la beauté externe — celle qui parle aux yeux. Le plaisir de la vacuité — et la beauté interne qui parle à notre esprit ou résonne dans notre moi, par le biais de notre tête ou de notre cœur. Ces deux aspects du beau qui nous parle différemment font la richesse des avis et des interprétations sur une œuvre d’art.

 

Nous conclurons donc par deux citations bien philosophiques que j’ai purgées des exaltations religieuses, mais pas de la pertinence :

« L’artiste, d’hier à aujourd’hui, est un guetteur de l’humain, de ce qui libère ou détruit l’homme. Par ses créations, l’artiste observe et trouve, dans le réel, la faille qui l’invite à mieux voir et entendre ; il éveille ou réveille nos consciences, car le réel de l’humain n’est pas exclusivement dans ce que nous voyons ou entendons. Il interroge la beauté qui est secrète ni pur esthétisme, ni un miroir de nos désirs, mais mystère.

L’artiste s’essaie à dévoiler ce mystère en rendant présente l’indicible plénitude, en faisant parler la chair humaine, avec ses contradictions, ses espoirs et ses désenchantements. Leur démarche ne donne pas, d’abord, à penser, mais à vivre. »

Le pape Benoit XVI, dans sa lettre aux artistes, écrivait : « Une fonction essentielle de la beauté créatrice, déjà évidente chez Platon, consiste à donner à l’homme une secousse salutaire qui le fait sortir de lui-même, l’arrache à la résignation, au compromis du quotidien, et le fait souffrir comme un dard qui blesse mais précisément aussi le réveille en lui ouvrant à nouveau les yeux du cœur et de l’esprit, en lui mettant des ailes, en le poussant vers le haut, le transcendant. »

Maspalio.