Après avoir passé sur le grill deux premières auteures de récits érotiques pour sonder leur conception de l'érotisme, je vous invite à faire connaissance avec une troisième auteure : Thalia Devreaux. Un brin plus novice dans ce registre puisqu'elle ne s'y adonne que depuis 3 ans, et n'a franchi le pas d'exposer sa première nouvelle érotique sur Atramenta qu'en 2015. Reste que cette jeune auteure maîtrise parfaitement le sujet et sa partition puisqu'elle a à ce jour à son actif une douzaine de nouvelles pouvant être lues sur diverses plateformes (dont deux payantes) et un ebook auto-édité en vente sur Amazon.

Thalia Devreaux - Atramenta

Auteure de 10 oeuvres en lecture libre

https://www.atramenta.net

41yqR9cKOaLBref, la miss sait de quoi elle parle, à tel point que je m'adonnerai volontiers à cet "intéressant voyage" qu'elle me propose de faire avec elle... sauf qu'en ma qualité de journaliste, il me faut garder la tête froide, les idées claires et éviter la tentation d'imaginer ce qu'elle porte ou ne porte pas sous ses jolis vêtements ! Et de fait, lui poser ma première question me permettra peut-être de me donner une contenance, de m'occuper l'esprit tout en étant suspendu à ses lèvres sans avoir l'air idiot du loup de Tex Avery...

Fa-a-Face

- Bonjour et merci de bien vouloir m’accorder cette ITW. En premier lieu, j’aimerais que tu nous éclaires sur la notion d’érotisme, très variable d’une personne à l’autre selon son éducation, ses inhibitions, ses pratiques, et même son sexe si je puis dire : selon toi, qu’est-ce qu’un récit érotique et qu’est-ce qui le différencie d’un récit pornographique ? Y a-t-il divers degrés d’érotisme ?

Pour moi, la frontière entre le récit érotique et le récit pornographique est très mince. Un récit érotique doit apporter une émotion, un attachement envers le ou les personnages, à s'identifier parfois. Il peut y avoir une certaine sensualité, tout cela dépend du contexte, mais il doit y avoir une graduation dans le côté cru en rapport avec la tension. Le langage trop imaginé, connoté, peut  avoir sa place mais pas dès le début de la description d'un acte. En général, des récits employant des mots crus dès le départ me refroidissent alors que s'ils interviennent plus tardivement, dans la montée du désir et du plaisir, ils sont justifiés. La description d'une scène érotique doit amener l'envie et éveiller le désir. Le passage à l'acte peut être très descriptif mais du moment que c'est bien écrit, cela reste dans l'érotisme, surtout si l'on fait ressentir le plaisir du personnage. La description de l'acte sans le ressenti d'une personne n'est au final que de la pornographie, du même acabit qu'un gros plan sur une pénétration. L'émotion et la description des sensations sont nécessaires dans un écrit érotique, c'est ce qui apporte ce plus si particulier de cette littérature. Ce n'est pas la retranscription d'un acte mais celui du désir et du plaisir donné ou pris selon le point de vue.

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Il y a divers degrés d'érotisme. Cela peut rester soft, une description peu détaillée où l'acte n'est pas l'élément primordial du récit, ce qui peut parfois laisser un goût de trop peu selon le lectorat. Cela varie selon le degré d'intensité et de piment que l'on met dans l'écriture. Le récit sensuel est particulièrement envoûtant, je le trouve plus difficile parce qu'il faut choisir les bons mots, faire des phrases aussi légères que la volupté, se montrer poétique... Je le considère comme plus contraignant car il faut savoir doser l'effet que l'on veut donner à son texte. Puis il y a les récits plus sulfureux, plus "hard" mais que certains qualifieront de pornographiques. Ceux où comme je le disais, le vocabulaire peut se montrer plus "cru" à mesure que la tension sexuelle monte. Les personnages aussi peuvent parler de cette façon. L'important c'est d'avoir le ressenti de la personne. Un récit peut se montrer plus libéré à un endroit dans le texte parce que la situation le permet. C'est cette situation qui le justifie et à mon sens, ça ne peut pas être l'inverse.

- Le succès planétaire de 50 nuances de Grey a-t-il « démocratisé » la littérature érotique ? Est-ce un genre lu ou écrit qu’on s’autorise aujourd’hui davantage à assumer publiquement ?

Je trouve que ce genre reste toujours très connoté. Disons qu'il a permis aux paroles de se délier. Jusqu'à présent, beaucoup considéraient (et considèrent encore malheureusement...) que seules des femmes frustrées les écrivaient et en lisaient. Des préjugés de bien-pensants qui nous imposent ce qui est bon pour nous. Maintenant, certains nous laisseraient croire qu'il faudrait des penchants pervers pour s'y intéresser. Le sexe est un plaisir de la vie, la littérature aussi alors pourquoi ce serait mal de combiner les deux si c'est bien écrit ?
Je pense qu'il est plus facile aujourd'hui de dire qu'on lit de la littérature érotique et à l'assumer publiquement que de dire que l'on en écrit. Les préjugés ont la vie dure... Pour ma part, je ne l'avoue pas à mon entourage. Ils comprennent que j'en lise parce qu'ils me voient comme une personne ouverte d'esprit, qui ne juge pas sans connaître, mais pour l'écriture, je préfère le cacher.

- J’ai l’impression que ce genre littéraire, tout comme la romance qui peut être également érotique, est davantage pratiqué par les femmes que par les hommes. Est-ce parce que les auteurs « hommes » n’écrivent que des fantasmes masculins, qu’ils ne savent pas ce que veulent les femmes ?

C'est une question intéressante. Sur le net je découvre des auteurs masculins dans le genre parmi lesquels il y a un grand nombre écrivant des récits gays. J'ai lu des récits ou certains ont essayé d'écrire du point de vue féminin et j'ai apprécié leurs textes. Le point de vue masculin est intéressant aussi mais pas autant pour ma part. Les fantasmes ne sont parfois pas si éloignés de ceux des femmes. Mais effectivement, je trouve aussi qu'il y a plus de femmes qui écrivent mais peut-être parce que les hommes se mettent des barrières...

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- Le schéma classique hétéro H/F semble être aujourd’hui dépassé, on l’associe de plus en plus à des pratiques qu’on qualifiait encore il y a peu d’extrémistes comme le bondage, ou on lui préfère un schéma relationnel homosexuel H/H plus tendance. A contrario, il y a peu de récits érotiques lesbiens. A ton avis, quelles sont aujourd’hui les attentes du lectorat érotique ? Ce lectorat est-il plutôt masculin ou féminin ? Le lecteur hétéro peut-il s’intéresser à de l’érotisme homo (et inversement) ou est-ce pour répondre à une demande d’un public gay moins marginalisé de nos jours ?

Je pense que tout auteur, qu'importe le genre, se pose un jour la question de ce qu'attend le lecteur. Je pense que 50 nuances ... a apporté un nouveau souffle à cette littérature mais ce n'est pas pour autant que nous devons tous écrire dans ce genre. Avec mes nouvelles, mon souci est justement de tester le lectorat. Le schéma classique H/F marche bien et il a encore un bel avenir, tout dépend vraiment de l'histoire et des personnages. Le récit lesbien en revanche a suscité plus de réactions mais a été moins lu mais peut-être est-ce aussi parce que j'ai modifié ma façon de raconter les histoires. Je pense que le lectorat cherche surtout la qualité narrative et l'histoire. Ce que je fais quand je parcours les œuvres d'autres auteurs.
Je ne pourrais pas dire si le lectorat est plus féminin que masculin, même si j'ai toujours pensé que plus de femmes en lisaient. Je ne vois pas ce qui empêche un lecteur hétéro de lire de l'érotisme homo. Beaucoup ont lu 50 nuances de Grey alors qu'ils ne pratiquent pas le SM mais parce qu'ils ont éprouvé de la curiosité. Je lis des récits gays et lesbiens et pourtant j'écris majoritairement des récits hétéros ! J'imagine que les homos lisent aussi des récits hétéros ou en ont lu à une époque mais effectivement, je pense que la littérature homo a répondu à la demande d'un public gay trop longtemps ignoré et heureusement !

- Et toi, qu’est-ce qui t’a incité à écrire dans le genre érotique ? Est-ce l’unique registre dans lequel tu t’épanouis en tant qu’auteure ?

J'écrivais depuis plusieurs années, de tout et de n'importe quoi mais jamais dans mes textes je ne décrivais les rapports sexuels. Je ressentais de la pudeur pour cela et un jour, par défi, j'ai décidé de le faire. J'ai trouvé mon écrit plutôt mauvais et je l'ai jeté, comme beaucoup j'imagine. Puis l'idée me trottait dans la tête d'écrire un récit, une sorte de romance mais plus tournée vers l'érotisme. L'histoire n'était pas terrible mais je découvrais la facilité que j'avais à écrire de l'érotisme et à pouvoir terminer un récrit, là où j'échouais dans d'autres genres.
Pour le moment, c'est le seul registre dans lequel j'écris, ou plutôt que je publie. Je préfère rester dedans pour le moment. Et puis il me reste tant d'histoires à écrire !

- Selon toi, quels sont les ingrédients d’un bon récit érotique ? Est-ce simplement une juxtaposition de scènes hot (parce qu’après tout, c’est bien ce que recherche en priorité le lecteur d’érotisme) ou y a-t-il malgré tout nécessité de scénariser un minimum ?th47

Cela dépend surtout de ce que l'on cherche. Je considère qu'il faut un minimum d'histoire en fond, même pour une nouvelle, même si ce n'est que de quelques pages pour raconter une partie de sexe. J'aime bien savoir ce qui a amené la personne a agir ainsi. La montée de la tension aussi est une chose importante, même si ce n'est pas forcément nécessaire mais je considère que c'est ce qui maintient le lecteur en éveil et qui le pousse à continuer à lire. Il doit avoir envie de lire la suite. Le surprendre également, pas forcément par la chute mais sur l'évolution du désir, de cette tension. Laisser croire qu'il peut y avoir une infinité de possibilités... Pour ma part, je scénarise au minimum, seulement les rencontres des personnages et ce qui les amènent là et ce qui se passera après. Lorsqu'il y a l'éveil de la tension, même si dans ma tête j'imagine ce qu'il va se passer, je me laisse aussi aller à la montée de ce désir. Il m'arrive d'aller parfois plus loin dans l'écrit que ce que j'avais imaginé au départ et c'est bien souvent plus intéressant !

- Quand tu crées ton personnage principal et lui fait vivre des aventures sexuelles, est-ce purement fictif et très éloigné de toi ou un reflet de tes fantasmes inavoués, même irréalistes ou irréalisables ?

Je préfère rester dans le fictif mais il y a forcément des choses réelles à certains moments, des expériences, mais qui ne se sont pas passés de la même façon. Des fantasmes il y en a aussi et certains sont irréalisables. Mais certains de mes récits sont purement fictifs, je les écris parce que je trouve le sujet intéressant ou parce qu'un ou une ami(e) m'a raconté un souvenir ou ce qui venait de lui arriver... Mon inspiration est diverse.

- Tes récits ont-ils déjà choqué ou étonné ton lectorat/tes proches de par leur contenu érotique ou une scène particulièrement osée ?

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Étonné plus que choqué. Je me découvre également au fil de l'écriture en m'apercevant que je n'ai pas forcément de limites concernant les scènes osées, notamment avec certains de mes personnages qui par leur personnalité, me poussent à franchir les barrières que j'aurais pu me fixer. Je ne pensais pas être capable d'aller aussi loin. 

- Je te remercie pour cet éclaircissement sur ce genre littéraire un peu à part, un peu snobé par les puristes et pourtant très présent dans la littérature actuelle.

Après ce tour d'horizon exclusivement féminin - puisque la littérature érotique semble être un apanage féminin - je vais vous proposer, la semaine prochaine, une interview un peu différente puisque, pour ainsi dire et en cette période de solde, vous ferez connaissance avec deux auteurs pour le prix d'un. Enfin, façon de parler... A très vite donc ! 

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