La grande littérature (celle qui est bien) versus la littérature populaire (celle qui est nulle)

 

Troll-face

 

Depuis quelques semaines, je vois passer des billets (pas de dollars, même si j’aimerais) s’insurgeant contre cette propension à dénigrer la chick-lit que j’interprète ici dans sa définition la plus générale : littérature de gonzesses. Que trouve-t-on dans la littérature de gonzesses ? Du feel-good, de la romance, de la new-romance, de la dark-romance, et certainement d’autres genres/sous-genres dont je n’aurais pas connaissance, vu qu’à vrai dire, j’ai souvent été à la ramasse là-dessus. Cette littérature souffre d’un préjudice et pas des moindres, elle souffre du préjudice propre à la littérature populaire. (Puis comme c’est écrit par des gonzesses, c’est pire…)

 

Parmi les critiques récurrentes :

 — Manque de travail

— Simplicité des ressorts scénaristiques

— Style aussi plat qu’une nappe repassée

— Une maladresse évidente dans la pratique du pelletage : des personnages mal creusés, des thèmes mal creusés, des descriptions mal creusées.

— Accusation de pratiquer le nivellement par le bas. La littérature populaire réussit le double pari de toucher le fond tout en restant à la surface.

 

Formulation du problème : un statu quo intenable

D’un côté, nous avons les élitistes qui conchient les auteurs populaires au prétexte qu’ils sont oisifs, incultes, et mauvais écrivains.

De l’autre, nous avons « les mauvais écrivains » qui s’indignent de l’arrogance et du mépris de ceux qui se proclament prophètes de la culture, la vraie, la seule.

 

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Cette mise au pilori de la littérature populaire est-elle justifiée ?

 

Allons dans le détail et réfléchissons.

Cracher sur un manque de travail me paraît un peu con dans la forme car cette accusation appuie sur l’importance de la quantité, du volume horaire passé devant un texte. La perversité du truc, c’est que la qualité de ce texte n’est pas directement proportionnelle au temps de travail. Il y a des gens, ils écrivent peu, n’ont pas de diplôme et te détruisent en deux trois lignes bien senties. D’autres passent leur vie à écrire, ils cravachent, suent comme des veaux, et te pondent un roman tout juste passable. Si on peut inverser la machine à force de pratique, force est de constater qu’on n’est pas tous égaux devant la langue. Le travail est une condition nécessaire, certes, mais variable.

Reprocher à un auteur de ne pas travailler « assez » et établir un lien de causalité directe avec la supposée médiocrité de son roman est donc vain. Puis, je doute que tu passes ta vie à épier cet auteur pour te tenir au courant de ses rituels d’écriture. Mais si tel est le cas, alors on a un sérieux problème.

 

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Peut-être peut-on accuser un manque de créativité, d’originalité. Nous en venons à la simplicité des ressorts scénaristiques. Et je crois que cette critique est fondée, mais peu pertinente. Oui, la littérature populaire est simple, accessible, et souvent cousue de fil blanc. Je dis souvent, mais pas tout le temps, car il y a des exceptions, blablabla.

Toujours est-il que ce souci de simplicité/d'accessibilité est propre à l’histoire que l’on veut raconter. À comment on veut la raconter. On déploie en conséquence les outils discursifs appropriés.

Il me semble peu productif d’arriver avec ses gros sabots, le sourire en coin, et balancer avec toute la fierté du monde : « Musso, c’est pas du Dostoïevski »

 

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Oui, Musso, c’est pas mon délire, mais au-delà du fait que ce ne soit pas mon délire, on a juste affaire à un auteur qui modèle sa technique d’écriture à un mode de lecture particulier.

Car là se trouve finalement tout le centre névralgique de la chose.

À chaque façon de créer, une façon de consommer/s’approprier l’objet. À chaque mode d’écriture, un mode de lecture.

Une œuvre d’art ou produit de consommation (mais je vais pas m’étendre sur la relation ambigüe entre les deux car sinon, on n’y arrivera jamais) ne cible pas un public en particulier, mais un mode de réception. En gros, dire que la littérature populaire c’est pour les cons et la littérature avec un grands L en or massif pour les érudits, c’est se fourvoyer méchamment. La fille qui lit Le Diable s'habille en Prada dans le métro peut aussi se révéler une experte en philosophie Bergsonienne, tu sais pas. En revanche, elle ne lira pas les deux de la même manière.

Tu auras plus tendance à lire le roman de Lauren Weisberger sur une liseuse, enroulée dans une couverture, la main farfouillant dans ta boîte de chocolats à moitié vide. Là où tu préféreras parcourir Bergson assis derrière un bureau, le livre papier aplati sur la table, le doigt sur la marge, le front penché.

L’un est fait pour se distraire, l’autre requiert une concentration et une discipline du corps.

La distraction n’a jamais fait de mal, la distraction peut être productive. J’ai entendu ça lors d’une conférence dédiée à Walter Benjamin et je trouve cette approche loin d’être dégueulasse. Ça n’a jamais rendu con de lire de la chick-lit. Être con (ou le devenir) relève de la responsabilité de chacun.

 

Alors on peut répondre que la littérature populaire se prostitue au nom du succès et que c’est ce qui la distingue de sa grande sœur. Mais là encore, je crois que grande ou petite littérature, les deux font l’objet d’une stratégie commerciale et répondent à un esthétisme précis pour appâter le chaland. Le psychopouvoir ne s’arrête pas aux frontières des sphères intellectuelles, faut pas déconner. Puis j’imagine moyen les mecs de GalliGraSeuil en train de sortir le champagne après le four d’un de leurs auteurs. « Ô gloire ! On en a vendu trois ! »

 

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Est-ce que les deux se valent ?

Procédons à une mise en situation.

Je suis coincée au sommet d’une montagne par une nuit de tempête (la lose). J’ai froid, il me faut arracher les pages d’un livre pour allumer un feu (vu que je tiens à ma vie). À choisir entre Dostoïevski et Musso, je sacrifierais le second sans hésiter. (Même si je ne vois pas pourquoi j’embarquerais ces livres en randonnée, mais enfin…)

Ici, la réponse est claire à mon sens, les deux ne se valent pas. Et en lisant les réactions d’auteurs populaires, je crois qu’aucun d’entre eux n’a prétendu le contraire. Il est quand même étrange de voir que ceux qui se réclament les enfants de la grande littérature remettent sans cesse en cause leurs homologues aux aspirations plus populaires, alors que ces derniers ne remettent rien en cause et n’en éprouvent même pas le besoin.

 

Du coup, je m’interroge…

 

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La grande littérature se sent menacée, alors que personne ne la menace.

Mais genre, vraiment personne.

 

On ne joue pas dans la même cour (et tant mieux, non ?)

La grande littérature se veut canonique, elle veut résister au temps, prolonger une certaine forme de classicisme. En d’autres termes, elle a peur de vieillir et pour ne pas vieillir, décide d’être hors du temps. On appelle la littérature blanche parce que neutre, parce que sa seule case, c’est de n’appartenir à aucune case.

 

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La grande littérature en lisant ces lignes

 

La littérature populaire est déjà plus hardie dans son approche, elle arrive avec sa gueule et son sac à dos tout en ayant conscience d’être périmée avant sa sortie. Elle en a rien battre de la postérité. Ce qui la caractérise, c’est son entière modestie et son rapport immédiat au temps. C’est d’ailleurs ce qui revient souvent dans la bouche des auteurs : « j’écris pour faire passer au lecteur un bon moment/je ne veux rien révolutionner/ je ne cherche pas à être un grand auteur ». Ce manque d’hubris n’est pas un défaut, c’est une approche qui vise l’ordinaire, le léger sans connotation péjorative.  

So…chill out!

 

 

 

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Ce qui oppose ces deux versants de la littérature me fait penser à ce qui oppose le Classicisme et le Baroquisme quant au rapport entretenu avec l’œuvre d’art ainsi qu’à la notion de goût. Ce n’est forcément pas comparable de bout en bout et je m’adonne à une histoire des idées de comptoir, mais on retrouve des mécanismes similaires qui peut-être forment le noyau du préjudice.

D’abord le rapport à l’œuvre d’art, rigide, statique, réglé et régulé pour l’un. Plus aventureux (douteux?), individualisé, subjectif, pour l’autre.

Le goût ensuite, sorte de convention accessible à l’élite, à ceux qui savent, qui se cultivent, pour le premier. Paramètre une fois de plus subjectif, déchu de son piédestal, pour la partie adverse qui se plait à tordre lesdites conventions.

Ici, on pourrait se faire clasher pendant des heures David Hume et Jean-Jacques Rousseau, mais enfin quand le premier raconte pépouze dans La norme du goût qu’il faut établir des règles universelles visant à définir ce qui relève du bon ou du mauvais et que seuls des gens qualifiés peuvent se le permettre, on se dit qu’on peut encore courir longtemps pour les avoir, nos lettres de noblesse au pays des écrivains populaires. On est des bouseux, on peut pas prétendre.

 

 

Alors j’en viens à ma conclusion.

Au lieu d’opposer grande littérature et littérature populaire, combat au cours duquel la première repartira toujours gagnante à cause de son indéniable prestige et de son carnet d’adresses plutôt fourni, il serait bon de tordre le cou à cette opposition et de penser la littérature populaire pour ce qu’elle est au lieu de ce qu’elle n’est pas. On aura toujours le temps de se clasher ensuite. (Vu que je ne nie pas qu'il existe des textes mauvais, même si je réfute l'idée que ce soit le propre de la littérature populaire). 

 

Post-scriptum :

Il est facile d’écrire sur un sujet aussi sensible quand soit même on n’a pas foutu le pied sur le champ de bataille. M’offusquerais-je si l’on me soutient que mon roman flirte avec la littérature de gare (ou d'aéroport) ?

 

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