Fa-a-Face

Aujourd'hui, Marc Delaporte rencontre Kyle Ravera, auteur de « La tentation de la pseudo-réciproque ».

Les escaliers grincèrent, puis entra le ténébreux Mick Delaporte. Une dernière taffe sur son cigarillo avant de l’éjecter derrière lui d’une pichenette de l’index et plonger son regard vers le gardien.

- Qui avons-nous dans la salle d’interrogatoire aujourd’hui ?
- Kylie Ravera, monsieur, répondit le subalterne en tendant un dossier plus qu’épais.

Amusé de voir ses doigts fébriles, il empoigna le document et se dirigea d’un pas dynamique vers la salle de toutes les peurs. Mick avait pour habitude de se charger des dossiers sensibles, et aujourd’hui, il était de belle taille.

Une fois assis à la table, sans un mot pour la femme qui lui faisait face, il se plongea dans la lecture des premières pages. Sans crier gare, ses pupilles froides jaillirent au-dessus du dossier et la fixèrent. Même le silence se tassa dans les coins.

[MD] : Année de naissance ?
[KR] : 1976.
[MD] : Ah. Bientôt la crise de la quarantaine, hein ? Bon, voyons voir… Localisation ?
[KR] : La plupart du temps, quand je ne suis pas dans un train ou un avion, en Bretagne, à la campagne. Sur un terrain que je partage avec une famille de lapins.
[MD] Lagomorphile, avec ça… Etudes et formation ?
[KR] : Classe préparatoire aux grandes écoles scientifiques dans un lycée parisien, puis école d’ingénieurs à Brest.
[MD] : Je vois. Envie de diriger le monde, pas vrai ? Je reviens sur cette histoire de classe préparatoire… C’est là que vous avez rencontré Peter Agor, le héros de la Tentation de la pseudo-réciproque ?
[KR] : Oui.
[MD] : Comment définiriez-vous votre relation avec votre personnage ?
[KR] : C’est… compliqué.
[MD] : Hmm. Une histoire d’amour ?
[KR] : Au début, oui. Et puis quand Eléanore Marolex, détective privée, est entrée en scène, j’ai compris que je n’avais aucune chance.
[MD] : c’est à dire ?
[KR] : En fait, ça se passe toujours de la même façon, avec mes personnages. Ils sont propriétaires de leur histoire et ils comptent juste sur moi pour la raconter. Alors mes états d’âme, mes sentiments, ils n’en ont rien à faire. Ce n’est pas pour me dédouaner... 
[MD] : Mouais. Ce n’est pas la première relation ratée en somme. Combien de personnages dans ces écrits ?
[KR] : 93. Dont un chien, une tortue-luth et plusieurs chats.

 Mick Delaporte haussa un sourcil et gribouilla quelques mots dans un coin de son dossier.

[MD] : Pas trop difficile de garder le contact avec eux sur autant d’ouvrages ?
[KR] : Mon souci, c’est plutôt qu’ils ne me laissent pas tranquille tant qu’ils n’ont pas obtenu ce qu’ils veulent... Heureusement, tout ça, c’est du passé maintenant. J’ai repris ma liberté. Game over.

 Mick eut l’air satisfait, un fin sourire s’afficha sur ses traits et il prit plus de temps cette fois pour griffonner ses mots.

[MD] : Je suppose qu’ils vous ont tenue éveillée jour et nuit durant de longs mois, voire des années. Combien de temps vous ont-ils volé ? Quelle est l’étincelle qui a mis le feu aux poudres et lancé les bases de cette histoire ?
[KR] : Tout a commencé il y a... Une vingtaine d’années. J’étais élève en Maths Spé dans un lycée parisien, et autant dire que j’en bavais, confite dans le regret de ne pas m’être lancée plutôt dans des études littéraires. Entre deux exercices de maths, j’ai griffonné un texte dans mon agenda, sans autre objectif que de décompresser. Une histoire d’agent de police benêt qui faisait la circulation en pleine nuit dans le Quartier Latin. Je ne savais pas encore que ça deviendrait le prologue des 7+1+1 tomes la Tentation de la pseudo-réciproque... Au bout de quelques semaines, j’avais une petite novella farcie de blagues potaches qui mettait en scène mes profs de l’époque et introduisait les personnages du taupin Peter Agor et de la détective Eléanore Marolex. La photocopieuse du lycée m’a permis de diffuser mes écrits sous le manteau et de gagner mes premiers lecteurs. Les choses sérieuses n’ont commencé qu’en 2007, lorsque j’ai voulu reprendre mon histoire pour en faire quelque chose de plus partageable. J’ai bloqué dessus pendant plusieurs mois, jusqu’à ce que le déclic se produise (au cours d’une balade dans une forêt tchèque...). J’ai compris que je devais passer mon texte à la première personne, accepter de me mettre vraiment à la place de Peter, et que j’allais raconter ses aventures sur plusieurs années, en lui faisant suivre un parcours parallèle au mien. Tous les scénarios étaient clairs dans ma tête à partir de ce moment-là (sauf pour le tome 7,5, le seul à s’être invité par surprise.) J’ai ensuite écrit durant mes soirées et mes week-ends, pendant 8 ans, pour sortir à peu près un livre par an.

Un doute traversa le regard de Mick, devait-il être admiratif ou mépriser cet acharnement ? Il se replongea dans son dossier quelques secondes.

[MD] : Quand vous êtes passée du rêve à la réalité ce fut pénible, j’imagine. Il est noté ici que vous avez cherché à vous faire connaître de quelques grandes maisons. Les retours négatifs des responsables ont dû vous donner de l’urticaire. Comment s’en remet-on ? Envie de vous venger ? Médicaments, alcool, drogue ?
[KR] : En moi couve une envie de vengeance terrible, et si je me tenais en face du directeur de Gallimard attaché avec des barbelés sur une chaise posée en équilibre sur le balcon d’un trentième étage, je te le... Hum. On peut faire comme si je n’avais pas prononcé cette phrase à haute voix ? 
Sinon, à part une brève incursion (d’un verre de chouchen) dans l’alcoolisme, je m’en suis sortie grâce à une autre drogue : les retours des lecteurs, obtenus une fois que j’ai posé le pied sur le chemin de l’autoédition.

Se contentant de ne pas répondre à la question, Mick répéta l’information qui l’intéressait.

[MD] Ah oui, l’autoédition. Vous avez agi seule ? Ou vous avez reçu l’aide d’amis, famille ou autre conseiller pour cela ?
[KR] Je n’ai pas été tout à fait seule sur ce coup-là... J’ai bénéficié de l’aide d’un illustrateur qui a réalisé les couvertures de mes 9 livres, et je ne vous dirai pas que ce mec bourré de talent, rencontré sur un forum de geeks, s’appelle Samuel Colasse, même sous la torture... Pas plus que je ne vous livrerai les identités de Bertrand, d’Hélène, d’Otto et surtout de Stéphanie qui ont bêta-relu l’ensemble de mes livres et m’ont permis de revoir aussi bien des problèmes d’orthographe que de structure.
[MD] : Je vois ici que vous avez aussi œuvré sur un blog et Facebook. Maintenir un lien avec les lecteurs, ça demande des sacrifices non ?
[KR] : C’est l’inconvénient majeur de l’autoédition — la nécessité d’assurer sa propre promotion. Mais je ne l’aurais pas fait si ça ne m’avait pas amusée. Je n’imagine pas écrire, même un article de blog, par obligation.
[MD] : Je connais vos liens avec JE… ses rencontres vous ont-elles été utiles ? Qu’y avez-vous gagné… ou perdu ? Et comment définiriez-vous ce lien ?
[KR] Ma rencontre avec JE a été un moment décisif. C’est dans cet antre que j’ai connu 3 de mes 4 bêta-lecteurs et que j’ai pris conscience d’à quel point mes aspirations d’auteur étaient communes et partagées. J’y ai aussi défendu l’autoédition comme moyen -non-ignoble d’être lu, et au cours de ces dernières années, j’ai vu croître le nombre d’auteurs publiant sous cette bannière, sans que ce ne soit nécessairement une solution par défaut. Récemment, j’y ai aussi trouvé des dealers pour ma came... je voulais dire, des lecteurs pour mes livres, dont les critiques m’ont amené d’autres lecteurs.  

Mick mordilla son stylo un instant, l’esprit ailleurs et plongea enfin ses prunelles dans celles de la prisonnière.

[MD] : Vous ne regrettez rien alors ?
[KR] : Si. Le temps passé à gamberger sur ma légitimité.
[MD] : Définissez par un seul mot chacun de vos livres.
[KR] : Hum. Je sens la question piège. Un peu comme quand le DRH vous demande votre plus grande qualité et votre pire défaut... Je vais profiter de cette tribune ouverte pour passer un message subliminal.
Tome 1 : Sois
Tome 2 : Le changement
Tome 3 : Que
Tome 4 : Tu
Tome 5 : Désires
Tome 6 : Voir
Tome 7 : Dans  
Tome 7,5 : Le monde
Tome 8 : Bordel

Il soupira et la fixa droit dans les yeux, une conviction naissante dans le regard.

[MD] Qu’avez-vous pensé lors du point final de cette série ? Qu’il était temps de passer à l’étape supérieure ?
[KR] : J’ai éprouvé un sentiment absolu de liberté. Le soulagement d’être parvenue au bout d’un long projet. Mais de la tristesse, aussi. Je savais que Peter, Eléanore, le chat Perlipopette et les autres allaient me manquer. J’ignore si l’étape suivante sera supérieure. Elle sera forcément différente.
[MD] : On dit de vous que vous êtes une touche à tout. Comment vous définiriez-vous aujourd’hui ?
[KR] Si touche-à-tout signifie que je n’aime pas qu’on me range dans une case (si ce n’est celle des gens qui n’aiment pas qu’on les range dans une case...) alors ça me va bien, même aujourd’hui. 
[MD] Qui est l’agent LGMCO ?
[KR] : Le Grand Méchant du Conseil Occulte ? Si je vous le dis, il sera obligé de venir vous tuer...
[MD] : Dernière question, pourquoi un chat noir ? 
[KR] Parce que j’ai demandé au loup blanc mais GRR Martin l’avait déjà réservé. Et puis un chat noir, c’est plus discret.  

Mick Delaporte referma son dossier. Visiblement, il en savait assez pour se faire une idée de la détenue. Il la salua d’un bref signe de tête et sortit. Curieux, le gardien le dévisagea dès son apparition hors de la salle d’interrogatoire et alla aux nouvelles.

Alors ?
- Cinglée probablement, d’ailleurs pour vivre avec des lapins ça me paraît évident. Une adepte de la rébellion, qui n’a peur de rien et use même de l’humour alors que tout autre aurait fait profil bas.
- Merde, les rumeurs sont fondées alors ?
- Qu’elle pense réellement pouvoir renverser le gouvernement et bouleverser l’ordre capitaliste mondial de la même manière que les héros dans ses livres ? Il est trop tôt pour le dire. Retranscrivez toute la conversation et envoyez le document aux psys. Autant en avoir le cœur net une bonne fois pour toutes, maintenant qu’on l’a sous les verrous.

Le gardien hocha la tête et se mit au travail. Mick s’assit à son bureau et se posa la question de trop. Et si, malgré sa folie apparente, la méthode distillée dans les 7+1+1 tomes de la Tentation de la pseudo-réciproque avait une chance de fonctionner ? De bouleverser pour de vrai l’ordre capitaliste mondial ? Les quelques centaines de lecteurs que comptaient l’œuvre ne seraient-ils pas, dans ce cas, des agents recrutés pour l’exécuter ?

Les commentaires des lecteurs de ce dossier éclairciront peut-être cette sombre histoire.

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Mon avis après quelques chapitres lus : la première phrase fait 10 lignes et on n’y perd presque pas son souffle ! joli ! Kylie Ravera a le chic pour répéter un nombre incalculable de fois la même information et au lieu de s’en énerver on en sourit de ce petit jeu de patience à se demander qui craquera le premier. L’humour est présent, nul besoin de le chercher, il est passé maître dans l’art de se cacher au détour d’une phrase. Après le prologue on se demande sur quel pied Kylie va nous faire danser. Style que l’on peut qualifier de « qui lui est propre », c’est agréable à lire et surtout on se demande à chaque fin de partie où cela va nous mener.

Ses livres : "La tentation de la pseudo-réciproque" (une série de 7+1+1 romans comiques, scientifiques, policiers, initiatiques, d'espionnage, politiques, d'amour, d'horreur).

Son blog: http://kylieravera.fr

Son Facebook : https://fr-fr.facebook.com/kylie.raveraKlik-Asyne